« La naissance du programme ZIP, en 1993, n’est pas arrivée par hasard ; elle était tout simplement nécessaire. » Voilà ce que retient Albin Tremblay, coprésident fédéral du Plan Saint-Laurent pour un développement durable, à propos des débuts du plus important réseau de groupes communautaires engagés dans la sauvegarde du Saint-Laurent.
Jean-Yves Roy abonde dans le même sens. À l’époque coprésident Québec du comité de concertation Implication communautaire et sensibilisation, du Plan Saint-Laurent, il se souvient bien, lui aussi : « Après les cinq premières années de l’entente Québec-Canada sur le Saint-Laurent, nous avons compris une chose importante : si nous voulions vraiment faire une différence à long terme pour le fleuve, il fallait que chaque personne, chaque famille, chaque communauté s’investissent. C’était ça l’idée derrière la création du programme ZIP; nous devions trouver des partenaires sur le terrain pour lancer un mouvement de prise en charge locale, sur tout le territoire. »
D’où l’initiative de 1993 de soutenir l’implantation d’un réseau de comités ZIP tout le long du Saint-Laurent. ZIP pour « zones d’intervention prioritaire », un concept de zonage écologique et social des rives du fleuve jumelé à une structure de partenariat et de concertation devant permettre aux citoyens, aux acteurs sociaux et aux usagers de s’engager dans la protection et la mise en valeur de leur zone fluviale. Environnement Canada soutient financièrement le réseau depuis sa création en plus d’offrir une aide technique et scientifique à la réalisation de ses projets.
« Ça a bien marché », juge M. Roy. « La preuve est que, non seulement ces comités existent toujours 15 ans plus tard, mais le réseau s’est développé et, surtout, les réalisations concrètes de ces groupes ne se comptent plus. » Albin Tremblay estime pour sa part que la collaboration étroite qui s’est établie entre les groupes et les gestionnaires gouvernementaux a permis l’instauration d’un modèle d’action original, dont sont issues ce qu’on pourrait appeler les « premières communautés du Saint-Laurent ».
Comme Jean-Yves Roy, M. Tremblay n’accorde cependant pas tout le crédit au seul Plan Saint-Laurent (alors Saint-Laurent Vision 2000 – SLV 2000) pour la mise en place de ce modèle. « L’initiative venait en partie des organismes environnementaux, qui avaient pris les devants quelques années plus tôt. »
En 1989, effectivement, l’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN – aujourd’hui Nature Québec), de concert avec sept autres organismes, met en place le programme Stratégies Saint-Laurent (SSL) pour donner une dimension communautaire à l’initiative gouvernementale du Plan Saint-Laurent. L’objectif est de favoriser la participation active des communautés riveraines à des mesures concrètes de réhabilitation et de mise en valeur du Saint-Laurent. Sensibilisation, concertation et mobilisation constituent dès lors les moyens d’action et, déjà, les premiers comités ZIP voient le jour sous l’égide de Stratégies Saint-Laurent, selon un découpage élaboré en collaboration avec Environnement Canada.
Ne reste alors à SLV 2000 qu’à reconnaître Stratégies Saint-Laurent comme partenaire privilégié, en 1993, et à créer du même souffle le programme ZIP. Dès lors, le réseau des comités ZIP a pu se développer, sous la coordination de Stratégies Saint-Laurent devenu organisme à but non lucratif indépendant bénéficiant du soutien de l’entente Québec-Canada sur le Saint-Laurent.
En fait, le réseau se développe si bien qu’à la fin de la seconde phase du PSL, en 1998, 10 comités ZIP sont actifs sur le terrain, où ils multiplient les projets de restauration, de mise en valeur et d’acquisition de connaissances sur les milieux riverains. De plus, ils sont très prolifiques sur le plan de la sensibilisation dans les communautés et, surtout, ils agissent à titre d‘agents de concertation dans leur milieu. À la fin du troisième plan quinquennal, on dénombrera 14 comités qui couvriront presque complètement le territoire. Seules trois portions du Saint-Laurent ne sont pas encore représentées dans le réseau en 2008 : le nord de la péninsule gaspésienne, Charlevoix et le nord de l’archipel de Montréal.
« Le fondement du travail des comités ZIP, ce sont les Plans d’action et de réhabilitation écologique, les PARE comme on les appelle à l’interne », explique le président de Stratégies Saint-Laurent, Claude Martin. Chaque comité a son PARE pour le guider dans ses actions. Chaque PARE résulte d’un processus qui lui assure à la fois une base scientifique et des assises démocratiques.
Au départ, en effet, le Centre Saint-Laurent d’Environnement Canada fournit au nouveau comité ZIP un bilan environnemental du fleuve pour son territoire. À partir de ce document, le comité organise une consultation publique pour connaître les préoccupations des différents groupes d’intérêt, identifier des enjeux et établir à l'échelle locale ou régionale des priorités qui serviront à l’élaboration du Plan d’action et de réhabilitation ainsi qu’à sa réalisation subséquente.
Tout au long du processus, des groupes environnementaux, des élus municipaux, des industriels, des usagers et des citoyens sont amenés à discuter et à résoudre ensemble des problèmes qui touchent leur portion du Saint-Laurent. « Les points de vue sont souvent divergents, et ce n’est pas le moindre mérite des comités que de réussir à entraîner tous ces acteurs dans des positions de compromis », souligne Claude Martin.
Pour matérialiser leurs Plans d’action et de réhabilitation, les comités ZIP disposent, depuis le début, d’un levier important : le programme Interaction communautaire (PIC), du PSL, qui finance des projets sur le terrain. Tous les organismes à but non lucratif peuvent s’inscrire au programme, mais ce sont les comités ZIP qui s’en prévalent le plus souvent.
« En une quinzaine d’années, le PIC a permis la réalisation d'environ 350 projets communautaires le long du Saint-Laurent », évalue Albin Tremblay. Grâce à la conjugaison de l’expertise des comités ZIP et du bénévolat qu’ils génèrent, des centaines de kilomètres de rives ont ainsi été nettoyées à leur initiative, des dizaines d’hectares d’habitats restaurés, plusieurs infrastructures d’observation construites, des kilomètres de sentiers d’interprétation aménagés, sans compter la réalisation d’inventaires fauniques et floristiques de même que l’organisation de nombreux colloques et ateliers. On estime à environ 200 000 le nombre d’heures de bénévolat qui ont été consacrées à ces projets jusqu’à maintenant. On calcule que chaque dollar investi par le PSL génère près de trois dollars d’investissement du milieu.
En plus de leur impact direct sur le Saint-Laurent, ces projets ont contribué à maintenir la motivation des personnes actives dans les comités ZIP, analyse Jean-Yves Roy. Et, dans bien des cas, c’est grâce à eux si les groupes sont nés et ont pris racine dans leur milieu.
Quant à Nicolas Audet, directeur général de SSL, il est convaincu que les gens auraient certainement un fleuve moins propre et moins accessible aujourd’hui si ce n’était des comités ZIP : « En rassemblant différents acteurs autour de tables de concertation et en mobilisant des citoyens autour de projets concrets, les comités ont une influence non seulement sur la population, mais aussi auprès d’intervenants clés comme les élus locaux qui reconnaissent de plus en plus la richesse environnementale, économique et sociale du Saint-Laurent. Combien de municipalités ont créé des accès au fleuve dans la foulée de ces forums mis en place par le comité ZIP de leur territoire! »
Certains projets d’envergure, très complexes, ont donné des résultats tout à fait impressionnants, note par ailleurs Claude Martin. Le président de SSL évoque, entre autres, la réussite du comité ZIP Jacques-Cartier au secteur 103 de la zone portuaire de Montréal. Pendant huit ans, le comité a animé une table de concertation entre de grandes entreprises pétrolières, des groupes communautaires et la population en vue d’obtenir un consensus pour la décontamination des sédiments de ce secteur du port. Résultat : un projet de restauration de 10 millions de dollars effectué en 2007, entièrement défrayé par Esso, Shell, Xstrata et l'Administration portuaire de Montréal. Quelque 42 000 m3 de sédiments contaminés ont été retirés du fleuve, asséchés puis traités ou dirigés vers des lieux d'enfouissement de haute sécurité.
« Il y a vraiment de quoi être heureux de ce projet », lance M. Martin qui se dit tout aussi fier du Sentier maritime du Saint-Laurent. Cette « route bleue » est un long parcours linéaire destiné aux petites embarcations sur le fleuve, auquel plusieurs comités ZIP ont travaillé, chacun sur son tronçon. « Un bel exemple de complémentarité au sein du réseau, note Nicolas Audet. Plusieurs comités ont fait leur petit bout de chemin pour contribuer au développement de ce grand projet qui est coordonné par la Fédération québécoise du canot et du kayak. »
M. Audet souligne également le rôle primordial des comités ZIP dans toute la question de l’érosion des berges en milieu maritime. Ce problème aigu causé en partie par le changement climatique constitue déjà un enjeu majeur en Gaspésie et sur la Côte‑Nord. « Les comités ZIP font le pont entre les experts, les décideurs locaux et les citoyens frappés par le problème. Ils travaillent avec une vision globale des enjeux et cherchent les meilleures options de prévention et d’adaptation. »
Tout en continuant de favoriser la participation des citoyens dans des actions tangibles, les comités ZIP demeureront, au cours des prochaines années, ces traits d’union entre les divers acteurs de leur milieu pour tout ce qui concerne le Saint-Laurent. Leur rôle de concertation est même appelé à prendre encore plus d’importance dans le cadre du projet de Gestion intégrée que met actuellement en place le Plan Saint-Laurent pour un développement durable sur l’ensemble du territoire. Les comités deviendront vraisemblablement les pivots de cette nouvelle forme de gouvernance dans leurs régions respectives, prévoit Claude Martin. Ils auront aussi un rôle crucial à jouer dans une multitude de dossiers sur les nouveaux enjeux qui se pointent, usages accrus du Saint-Laurent et impacts du changement climatique, pour n’en nommer que deux.
Bref, les comités ZIP ne sont pas sur le point de manquer de travail. Pour marquer une petite pause avant de repartir de plus belle, plusieurs célébreront, à l’été 2008, les 15 ans du programme qui a permis cette belle rencontre entre les organismes du milieu et les gouvernements. Concours photos, sorties d’interprétation dans le marais, corvées de nettoyage festives et toute une gamme d’autres activités seront au programme dans les différentes zones d’intervention prioritaire.
Une belle occasion pour la population de se joindre à la ronde… pour une autre tournée de 15 ans!
Date de modification : 2008/06/19 – Avis importants

