Voilà un succès que l’on voudrait voir se multiplier! D’une part, l’un des sites les plus pollués du Saint-Laurent a été restauré à plus de 98 %. D’autre part, les coûts de l’opération ont entièrement et volontairement été assumés par trois industries et le port de Montréal. Et enfin, l’ensemble du processus s’est fait de façon transparente, avec la participation des collectivités.
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Secteur 103 du port de Montréal |
Ce succès, c’est celui de la décontamination des sédiments de deux bassins de la zone est du port de Montréal, le secteur 103, comme on l’appelle communément. Le travail sur le terrain s’est fait en quelques mois au cours de 2007; mais une quinzaine d’années n’ont pas été de trop pour réunir toutes les parties intéressées, effectuer les études requises, convenir d’un partage financier et mettre au point la meilleure stratégie d’intervention compte tenu de la complexité du dossier. Résultat : l’un des plus importants projets de restauration financé entièrement par l’industrie, aura réussi à effacer les traces de 50 ans (1920-1970) de rejets industriels et municipaux non traités dans une portion du fleuve à la hauteur de Montréal.
« Ça a été long, mais ça en a valu la peine », témoigne Caroll Bélanger, qui a été l’instigateur du projet à titre de Responsable du programme d’assainissement des sites aquatiques fédéraux contaminés pour Environnement Canada, région du Québec. « Toute l’opération, dit-il avec conviction, servira de modèle pour d’autres projets de restauration à venir. »
C’est au début des années 1990 que le secteur 103 attire l’attention pour la première fois. Une caractérisation des sédiments du port de Montréal, réalisée dans le cadre du Plan Saint-Laurent, fait ressortir une problématique particulière pour la zone est du port, là où l’on trouve une forte concentration d’industries lourdes (telles des pétrolières et une usine d’affinage de métaux) à une quinzaine de kilomètres en aval du centre-ville. Les sédiments y sont contaminés, à la fois par des hydrocarbures (pétroliers et HAP) et par des métaux lourds, notamment le cuivre et le sélénium.
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Machinerie spécialisée utilisée pour décontaminer les sédiments. |
Puis, en 1993, l’alarme retentit! À la suite d’observations, l’unité d’urgence d’Environnement Canada doit intervenir à sept reprises en trois mois pour faire récupérer des films d’huile flottant sur les deux baies. « Les bateaux à fort tonnage qui transitaient dans le secteur agitaient les sédiments entachés d’huile qui, plus légère, venait s’étaler à la surface de l’eau », explique M. Bélanger.
Force est de constater, alors, qu’il ne s’agit plus d’urgence, mais d’une situation récurrente qui présente un risque pour la santé humaine et l’écosystème. Un correctif à long terme doit donc être envisagé. Mais faut-il chercher des coupables et adopter une approche légale, ou emprunter la voie plus douce du partenariat? En misant sur la deuxième option, Environnement Canada identifie assez rapidement des acteurs clés qui, détenant une part évidente de responsabilité dans la contamination historique des sédiments, accepteront de participer volontairement à la solution du problème.
C’est ainsi que le port de Montréal et trois entreprises – l’Impériale (Esso), Shell et Xstrata (anciennement Noranda qui affine des métaux dans le secteur) – acceptent de s’asseoir à une table de travail avec Environnement Canada, dans le cadre du Plan Saint-Laurent. Pendant deux ans, ce premier groupe de travail s’efforcera de mieux définir le problème, notamment par une nouvelle caractérisation des sédiments, plus détaillée, et par l’examen de toute une fourchette de scénarios d’intervention. La conclusion du groupe en 1996 : on doit aller plus loin.
Un deuxième groupe est donc mis sur pied, cette fois pour réunir aux côtés des membres du premier groupe les organismes du milieu, des représentants de la population, de la Ville et du ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP) du Québec. Pendant dix ans, ce groupe consultatif travaillera au projet, sous la coordination du comité ZIP Jacques-Cartier, qui servira de trait d’union entre les experts et les citoyens. « Il a fallu beaucoup de doigté et de rigueur pour assurer une bonne coordination du groupe, se souvient Chantal Rouleau, jusqu’à récemment coordonnatrice du comité ZIP. Nous devions maintenir un équilibre pour que les représentants de la collectivité aient un poids équitable par rapport aux industriels. Et nous devions pouvoir parler le même langage que les ingénieurs et autres professionnels, tout en vulgarisant l’information pour la rendre accessible à tous. »
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Le Groupe consultatif mis en place au printemps 1999 réunissait plusieurs organismes préoccupés par la décontamination des sédiments. Ce groupe prend la dénomination de Comité de surveillance au printemps 2007 pour suivre le déroulement des travaux. Photo : Comité ZIP Jacques-Cartier |
De leur côté, les représentants du MDDEP et de la Ville informaient les membres du groupe de tous les aspects liés à la législation environnementale québécoise et municipale devant être pris en considération dans le dossier.
De fil en aiguille, d’études en discussions et de bonne volonté en engagement, on finira par s’entendre sur un montage financier et une stratégie d’intervention.
Les trois entreprises et le port de Montréal formeront le groupe de restauration, et ils assumeront entièrement le coût des travaux (en argent et en nature) pour une facture totale de 10 millions $. Cela constituera une première au Canada puisque, contrairement à l’Entente Canada-Ontario sur les Grands Lacs, l’Entente Canada‑Québec sur le Saint‑Laurent ne dispose d’aucun fonds d’aide à la décontamination qui aurait pu absorber une partie des coûts. Et il n’y a non plus aucun programme, fédéral ou provincial, de subvention pour la restauration en milieu aquatique.
« Cet engagement financier volontaire par les quatre partenaires est d’autant plus notable qu’ils n’étaient pas les seuls responsables de la contamination des sédiments; nombre de petites entreprises y avaient aussi contribué », fait remarquer Luc Camiré, ingénieur chez Shell et porte-parole du groupe de restauration pendant les dernières années du projet.
Quant à la stratégie d’intervention, il s’agissait de choisir les meilleurs scénarios d’enlèvement et de traitement des sédiments compte tenu des deux types de contamination. « Nous refusions notamment que ces sédiments fortement contaminés soient exportés vers l’Ontario ou les États-Unis », dit Chantal Rouleau qui se souvient de discussions corsées à ce sujet. « C’était de notre responsabilité de les traiter chez nous, au Québec. »
C’est ainsi qu’il a été possible d’établir un plan d’action prévoyant deux avenues d’élimination des sédiments : après un traitement biologique pour enlever les contaminants organiques (hydrocarbures et HAP), 1) les boues résiduelles seraient utilisées comme matériau de remblai par l’Impériale; 2) quant aux sédiments de contamination mixte (métaux et organiques), ils seraient asséchés sur le site de Shell avant d’être expédiés au centre régional de traitement et de confinement des sols contaminés de Grande‑Piles en Mauricie. C’est sur ce site autorisé par le gouvernement du Québec que les sédiments de contamination mixte subiront dans un premier temps un traitement afin de réduire leur teneur en hydrocarbures jusqu’à un niveau acceptable pour qu’ils puissent, après coup, être gérés définitivement sur le site du centre.
Mais avant d’entreprendre les travaux, le groupe de restauration a déposé auprès du MDDEP une étude pour évaluer les impacts de son projet sur l’environnement, précise Brigitte Bérubé, directrice adjointe de l’analyse et de l’expertise de Montréal, Laval, Lanaudière et Laurentides pour le MDDEP. Mentionnons également que, puisque la population avait été continuellement informée de l’avancement du projet et qu’elle avait pu participer au processus, aucune audience publique n’a été demandée au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).
Lors du dragage (d’avril à décembre 2007), on a eu recours à de la machinerie spécialisée (pelles à benne étanche) pour les sédiments contaminés, et toutes les précautions ont été prises pour éviter leur dispersion dans l’eau : estacades et rideau de confinement, entre autres. On a aussi récupéré les hydrocarbures flottants libérés pendant les travaux, remis en liberté les poissons piégés à l’intérieur de la zone de confinement et protégé la nappe phréatique lors du séchage des boues dans des bassins et sur des surfaces étanches.
En tout, plus de 50 000 m3 de sédiments contaminés ont été retirés du fleuve, soit l’équivalent du chargement de 5 000 camions, et ce, avec le minimum de nuisances (bruit, poussière, odeurs) pour les résidants du secteur. Les camions ont circulé essentiellement sur les voies privées des compagnies participantes, et tout le travail s’est effectué durant les heures normales de chantier. Un groupe de suivi et de surveillance formé par le comité ZIP a d’ailleurs exercé une vigilance durant toute la durée des travaux. Outre le programme de surveillance environnementale mis en place par le groupe de restauration durant toute la durée des travaux, explique Brigitte Bérubé, des inspections ont été effectuées régulièrement par le Centre de contrôle environnemental du Québec pendant le dragage pour s’assurer que les travaux se faisaient en conformité avec le certificat émis par le MDDEP.
Opération réussie? Une caractérisation après dragage des sédiments a révélé des taux d’enlèvement de 98,5 % des hydrocarbures pétroliers, du cuivre et du sélénium, et de 99 % des HAP. Dans une intervention du genre, on parvient normalement à retirer de 91 à 98 % des contaminants.
Au Québec, il s’agit du premier projet de décontamination de cette ampleur, à la fois en termes de complexité et de quantité de matière traitée, assure Caroll Bélanger. « De plus, dit-il, l’approche de partenariat retenue et la participation de la collectivité en ont fait un projet innovateur qui a suscité l’enthousiasme. »
Tout le monde voulait vraiment régler le problème, confirme Chantal Rouleau : « Les membres des organismes du milieu, bien sûr, mais aussi les représentants de l’industrie, pour qui c’était réellement une question de cœur et de conscience. Certains sont même demeurés dans le groupe après leur retraite pour mener la tâche jusqu’au bout. » Quant à Caroll Bélanger, il a attendu la fin du projet avant de partir à la retraite, alors qu’il aurait pu le faire deux ans plus tôt.
Afin de souligner l’engagement des quatre partenaires au projet, Environnement Canada a remis à chacun un certificat de reconnaissance. « Nous avons trouvé cela très valorisant, témoigne Luc Camiré. C’est une reconnaissance du fait que nous sommes capables de nous asseoir avec des partenaires multiples pour atteindre des objectifs communs et que nous pouvons traduire nos principes environnementaux en actions concrètes sur le terrain. »
Quant au comité ZIP, il a été honoré d’un prix d’action communautaire aux Prix canadiens de l’environnement 2008. Ce prix lui a été décerné pour son travail de concertation et d’information, non seulement au sein du groupe consultatif, mais auprès de toute la population du secteur, qui a constamment été informée de l’évolution du dossier.
Un succès que l’on voudrait voir se multiplier? Pas de doute, il y en aura d’autres.
Environnement Canada,
Chantale Coté : chantale.cote@ec.gc.ca
Comité ZIP Jacques-Cartier : zip_jc@mainbourg.org
Groupe de restauration : www.grouperestauration103.com
Date de modification : 2009/02/26 – Avis importants

