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Le Saint-Laurent et les grands fleuves du monde

Extrait d’une conférence donnée par Jean Burton, biologiste à Environnement Canada, lors d’un congrès organisé conjointement par l’Association des biologistes du Québec et les partenaires du Plan Saint-Laurent en juin 1998.

Situer le Saint-Laurent dans la vaste palette des grands fleuves du monde est un défi de taille. Les problèmes auxquels sont confrontés l’ensemble des populations riveraines des grands fleuves du monde sont énormes, et nous sommes, nous les riverains du Saint-Laurent, parmi les plus privilégiés du monde.

1- Introduction

Au départ, il faut définir trois notions : celles de grand fleuve, de bassin hydrographique et d’écosystème fluvial. Arrêtons-nous d’abord à ce concept de « grand fleuve », une étiquette à la fois intéressante et trompeuse. Intéressante, parce qu’elle permet de classer les systèmes fluviaux selon leurs dimensions physiques, cette notion est cependant trompeuse parce que les dimensions physiques sont de mauvais indicateurs de l’importance d’un fleuve pour les collectivités humaines qui habitent ses rives et dépendent de ses ressources. Qu’il suffise de mentionner à titre d’exemple, la majorité des fleuves d’Europe qui sont de grands fleuves au sens de l’histoire et de la culture et non pas en termes de dimensions physiques.

La notion de bassin hydrographique doit aussi retenir notre attention. Nous avons l’habitude de parler du Saint-Laurent comme s’il prenait sa source dans les argiles de la plaine de Montréal. Le Saint-Laurent, c’est aussi les Grands Lacs en amont et le tronçon international situé entre Kingston et Cornwall en Ontario. Nous pouvons bien sûr, porter notre attention sur le bief situé en territoire québécois; cependant, bon nombre des enjeux dont il sera fait état au cours de ce colloque trouvent leur fondement dans la partie amont de ce système fluvial.

Enfin, la notion de gestion intégrée de l’écosystème fluvial a pris beaucoup d’ampleur au cours de la décennie 1990 et on peut la définir ainsi : « La prise en compte, par des décideurs informés, de l’ensemble des usages et des ressources d’un bassin hydrographique, dans une approche écosystémique. Elle vise à assurer la pérennité des collectivités humaines qui dépendent de ce bassin, par le développement de relations harmonieuses entre les usagers eux-mêmes et entre l’homme et le fleuve. À l’échelle locale, cette gestion nécessite la participation des usagers, au niveau approprié : à l’échelle nationale, et surtout régionale, elle doit tenir compte de considérations politiques et juridiques. » Cette définition émane de l’atelier sur la coopération internationale que j’animais lors du Colloque Fleuves et Planète en octobre 1992. On aura certainement remarqué qu’il s’agit d’une application des principes du développement durable aux écosystèmes fluviaux.

2- L’unicité du St-Laurent

Le Saint-Laurent est long de 3 260 km, avec un bassin hydrographique de 1,6 million de km2 et un débit annuel moyen de 13 000 m3/sec. À l’échelle mondiale, il est au 19e rang pour la longueur, au 15e rang pour la superficie du bassin, alors qu’il occupe la 13e place pour le débit annuel moyen. Le Saint-Laurent a une longueur similaire à celle du Danube (Hongrie), de la Volga (Russie) et du Murray (Australie). La superficie du bassin est similaire à celle de la Volga et du Murray, tandis que le débit s’apparente à celui du Gange (Inde) et du Mississipi (États-Unis).

Le Saint-Laurent est un petit fleuve en comparaison du Zaïre (Afrique), du Yang-Tsé (Chine) ou de l’Amazone (Brésil); cependant, il est plus grand que les fleuves d’Europe en termes de débit et de superficie du bassin. En Amérique du Nord, le Saint-Laurent a le plus important débit annuel moyen et vient au troisième rang pour la longueur et la superficie du bassin hydrographique, après le Mississipi et le Mackenzie (CSL, 1993).

Or, c’est comme écosystème fluvial que le Saint-Laurent est unique. Rappelons que la notion d’écosystème fluvial comprend aussi les dimensions humaines.

Nous pouvons, par exemple, comparer le Saint-Laurent sous l’angle de l’importance de la demande : la densité de la population par kilomètre carré de bassin peut illustrer cette situation. On peut aussi exprimer la pression sur la ressource, par le rapport entre la population et le débit annuel moyen. Dans les deux cas, le Saint-Laurent est très privilégié. La disponibilité de la ressource en eau est un autre indicateur intéressant, mesurée en m3/sec per capita, la situation du Saint-Laurent apparaît encore comme très favorisée.

En termes politiques, la situation de l’écosystème Grands Lacs / Saint-Laurent est relativement simple, avec un contexte bi-national dans la partie amont, alors que certains bassins hydrographiques regroupent jusqu’à quinze pays. Fait à noter, cette situation de partage forcé d’une ressource commune fournit des exemples à la fois de collaboration soutenue, mais aussi de conflits armés. Des organisations régionales de bassin existent depuis plusieurs décennies, avec comme principe de base le partage équitable des ressources en eau. Par contre, les conflits réels ou appréhendés entre états riverains d’un même fleuve existent aussi. Mentionnons la situation du Nil, du Tigre et de l’Euphrate pour illustrer l’importance que prendra l’eau dans un avenir très prochain.

Dans les pays industrialisés, l’héritage de la présence humaine est lourdement ressenti : artificialisation des rives et même du cours principal du fleuve, perte des milieux humides, contrôle des débits et des niveaux. Tous ces phénomènes ont des conséquences sur l’intégrité et le fonctionnement du système fluvial. L’héritage est lourd aussi en termes de pollutions chimiques de toutes origines. Les fleuves européens ont été domestiqués depuis l’antiquité et mis au service de l’homme; ils supportent encore aujourd’hui une part importante de l’activité économique de ces pays, constituant des axes majeurs de transports régionaux (Rhin et Danube, par exemple). Les enjeux sont à la fois sur l’eau « qualité » et sur l’eau « quantité ».

Dans les pays en développement, les effets des actions de l’homme sont plus souvent masqués par une nature qui impose encore ses règles : inondations sévères sous les climats de mousson ou sécheresses répétées des zones sahéliennes. Les effets des catastrophes naturelles sont dévastateurs pour des économies essentiellement agricoles. L’eau « quantité » est ici le principal enjeu, alors que les aspects qualitatifs sont surtout associés aux maladies hydriques.

Ce qui classe le Saint-Laurent dans une catégorie à part, c’est l’ensemble de tous ces facteurs combinés de la nature, physique, biologique et des effets relativement récents des actions de l’homme. Il n’en demeure pas moins que le fleuve et ses riverains sont dans une situation très privilégiée; rappelons seulement que les Grands Lacs sont un réservoir de 23 000 km3, soit près du cinquième des ressources mondiales d’eau douce.

3- Éléments de similitude

Le Saint-Laurent partage certaines caractéristiques communes aux grands écosystèmes fluviaux. En raison même de leur étendue, les bassins fluviaux traversent plusieurs zones climatiques. Le Saint-Laurent ne fait pas exception (différentes écozones : forêt boréale, forêt mixte, atlantique/maritime). Les fleuves coulent soit en direction nord-sud, comme le Nil, ou partent d’une cordillère pour se jeter dans la mer en contrebas, comme l’Amazone, le Mékong ou le Sénégal. Dans tous les cas, un grand fleuve traverse un large éventail de zones écologiques.

Le spectre des changements climatiques n’épargne pas les fleuves. En Angleterre, avec la sécheresse qui sévit depuis deux ans, le tiers des foyers ont dû réduire leur consommation d’eau et on envisage l’importation d’eau française par l’Eurotunnel (Hydroplus, 1996). Dans le cas du Saint-Laurent, on connaît déjà les restrictions à l’arrosage dans certaines municipalités. Dans un avenir encore à définir, la diminution des débits et la baisse des niveaux, accompagnées de l’augmentation de la fréquence des sécheresses (surtout dans le bassin du lac Érié) nous affecteront fort probablement (Environnement Canada, 1996). Le rehaussement probable du niveau de la mer, associé à la diminution des débits annuels moyens, amènerait une remontée de l’intrusion saline au-delà de sa limite actuelle, en amont de l’île aux Coudres. Le Bassin du Mackenzie connaît déjà certains effets des changements climatiques : on y a observé une hausse des températures moyennes de 1,7 oC depuis 1885, avec une fonte hâtive des neiges. Cette situation est déjà bien connue dans plusieurs fleuves où la baisse de la pluviométrie et la retenue des ressources dans les réservoirs en amont ont entraîné une salinisation accélérée des deltas; les cas du Nil et du Mékong sont de très bons exemples de cette situation.

Tous les grands fleuves font face à une augmentation rapide de la demande. Mondialement, la demande pour l’eau s’est accrue d’un facteur de dix depuis le début du siècle. Aujourd’hui, la majorité des ressources en eau renouvelables et facilement accessibles ont déjà été développées. L’agriculture est le principal utilisateur, bien que sa part ait passé, en un siècle, de 90,5 % à 62,6 % en moyenne. Cependant, en Afrique, c’est encore 88 % de l’eau qui va à l’agriculture, dont la plus large part va à l’irrigation. Durant la même période, la part utilisée par l’industrie passera de 6,4 % à 24,7 %; la principale utilisation industrielle est l’eau de refroidissement pour les centrales thermiques et nucléaires.

Pour leur part, les villes augmenteront leur consommation de 2,8 % à 8,5 % au cours de ce siècle (WWO-UNESCO, 1991). C’est d’ailleurs dans les villes que la situation est la plus préoccupante. Même si au cours de la Décennie de l’eau, on a fourni à un nombre additionnel de 360 millions de citadins un accès l’eau potable, alors que la population urbaine s’est accrue de 400 millions au cours de la même période (UNCHS, 1992). Par exemple, malgré que la ville de Las Vegas soit construite en plein désert de Mohave, avec à peine 100 mm de précipitations annuelles, elle détient non seulement le record de consommation d’eau pour les États-Unis avec 720 litres/habitant/jour, mais elle accueille 1 000 nouveaux résidents par semaine. Pendant ce temps, au Sénégal, la moyenne de consommation quotidienne dans les villes est de 29 litres par personne.

Les effets des activités humaines se font aussi ressentir sur la biodiversité des grands écosystèmes fluviaux. Par exemple, le fleuve Niger ne dispose plus que de 10 % des effectifs fauniques qu’il connaissait en 1960 (Niger, 1996). Autre exemple, le Rhin, aussi envahi par la moule zébrée, accueille maintenant des espèces d’amphipodes et de décapodes nord-américains dans le bief néerlandais (The Netherlands, 1993). Comme quoi le transport maritime n’introduit pas des espèces exotiques uniquement chez nous.

Quant aux enjeux liés à la qualité de l’eau, ils sont variés : agents pathogènes, pollution organique, pollution eutrophisante, salinisation. Les grands fleuves reçoivent leur lot de décharge de toute nature. Plus les débits sont élevés, plus on présume des capacités réceptrices de l’écosystème fluvial.

Cependant, ce qui regroupe les grands fleuves dans une catégorie bien à part, c’est leur rôle fondamental comme support des collectivités humaines et de leurs activités. Il est intéressant de noter combien de grandes villes sont nées et ont grandi sur les rives des fleuves : Budapest (Danube), Kânpur (Gange), Le Caire (Nil), etc.

On comprend pourquoi quand on illustre la diversité des activités qui dépendent de l’eau et de ses usages, cette diversité d’usages ne va pas sans entraîner certains conflits. Il faut concilier les demandes qui sont toutes en compétition pour la même ressource qui plus est, est limitée en quantité et en qualité. Comment fixer des priorités, voilà la question qui hante tous les gestionnaires.

Nous pouvons donc constater que, malgré sa situation privilégiée, le Saint-Laurent partage plusieurs des défis des autres fleuves du monde.

Références

Centre Saint-Laurent, 1991. L’évaluation comparative des grands fleuves. Allocution de Michel Lamontagne, Quatrièmes Entretiens Jacques-Cartier, Lyon, 4 décembre 1991.

Centre Saint-Laurent, 1993. Capsule-éclair sur l’état du Saint-Laurent. Environnement Canada, Direction de la Conservation. Montréal.

UNCHS, 1992. International Conference on Water and the Environment. Background Paper : Water and Sustainable Urban Development. Dublin, 26-31 janvier 1992.

Environnement Canada, 1996. Rapport national sur l’état de l’environnement au Canada. Chapitre 6; Grands Lacs et Saint-Laurent. Ottawa.

Hydroplus, 1996. Grande-Bretagne : la sécheresse menace à nouveau. 63 : 10.

Niger, 1996. Gestion intégrée des usages et des ressources liées au fleuve Niger en territoire nigérien. Ministère de l’Hydrolique et de l’Environnement. Niamey.

The Netherlands, 1993. Ecological rehabilitation of the River Rhine. The Netherlands’ research summary report (1988-1992). Amsterdam.

WHO-UNESCO, 1992. Water Resources Assessment. International Conference on Water and the Environment. Dublin, 26-31 janvier 1992.

Jean Burton biologiste retraité, travaillait au Centre Saint-Laurent d’Environnement Canada

 


Date de modification : 2008/05/01 – Avis importants