Le Saint-Laurent continue de prendre du mieux ! Après un premier constat, en 2003, à l’effet que le fleuve était en meilleure santé en ce début de XXIe siècle qu’au cours de la seconde moitié du siècle précédent, de nouveaux résultats montrent que l’amélioration se poursuit sur plusieurs fronts. Par contre, on observe des reculs sur certains aspects, et l’émergence de nouveaux contaminants dont on ne sait encore que peu de chose.
Voilà
ce qui se dégage du Rendez-vous Saint-Laurent 2006, le second
forum organisé dans le cadre du programme Suivi de l’état
du Saint-Laurent, qui a réuni quelque 200 experts et intervenants
de différents milieux, à Nicolet l’été
dernier. Ce deuxième Rendez-vous présentait les résultats
les plus récents concernant 9 des 21 indicateurs environnementaux
qui ont été définis pour jauger l’état
général du Saint-Laurent. Il aura permis de rafraîchir
les fiches correspondantes, publiées en 2003. L’événement
a aussi été l’occasion d’explorer des
pistes d’amélioration du programme afin de tenir compte
des enjeux environnementaux les plus actuels et d’y intégrer
davantage les collectivités.
De façon générale, la qualité de l’eau du fleuve s’est améliorée depuis les années 1970, bien que certains paramètres aient plutôt évolué négativement.
Côté bactériologique, les 160 prélèvements effectués à 16 sites potentiels de baignade entre Montréal et l’île d’Orléans en 2005 ont révélé des teneurs en coliformes (E.coli) inférieures aux critères de dépassement pour 56 % des sites, alors que c’était le cas de seulement 25 % en 2003.
« Bien que cela montre une amélioration de la qualité
bactériologique, la différence avec les tests précédents
est surtout attribuable aux conditions météorologiques,
les prélèvements ayant davantage été
effectués par temps sec en 2005. En conséquence, cela
ne reflète pas nécessairement un meilleur contrôle
du débordement des eaux usées lors de pluies abondantes
(l’un des principaux problèmes de contamination bactériologique)
», note Linda Tapin, coprésidente de Rendez-vous Saint-Laurent
2006, représentante du ministère du Développement
durable, de l’Environnement et des Parcs du Québec.
Si les municipalités entreprennent de construire des bassins
de rétention, comme la Ville de Québec depuis deux
ans, cela devrait encore améliorer la situation au cours
des prochaines années, estime Mme Tapin. Mais le véritable
pas en avant, selon Isabelle Saulnier, responsable du Suivi environnemental
du Saint-Laurent à Environnement Canada, sera franchi lorsque
les stations d’épuration – particulièrement
celles de Montréal, Longueuil et Repentigny – désinfecteront
leurs eaux usées, ce qu’elles ne font pas présentement,
faute de moyens techniques adéquats. La contamination bactériologique
attribuable aux rejets de ces stations et aux débordements
des réseaux d’égouts par temps de pluie est
perceptible jusqu’à Bécancour.
Plus bas dans le Saint-Laurent (estuaire et golfe), c’est pour la cueillette de mollusques, plutôt que pour la baignade, que des tests bactériologiques sont effectués. Seize nouveaux secteurs coquilliers ont été ajoutés aux 238 évalués en 2003. La proportion de ceux qui demeurent fermés à la cueillette à cause d’une contamination bactérienne persistante demeure la même (51 %), mais deux secteurs ont été rouverts, aux Îles-de-la-Madeleine et sur la Côte-Nord, alors que deux autres pourraient l’être prochainement en Gaspésie.
Pour les autres paramètres physico-chimiques de la qualité de l’eau, dans le couloir fluvial, le portrait tiré des tests de 2004-2005 montre une bonne qualité et ce, du canal de Beauharnois jusqu’à l’exutoire du lac Saint-Louis, mais une dégradation en aval. Des huit variables étudiées, la turbidité et la teneur en phosphore (toutes deux en augmentation par rapport aux années 2000 et 2001, particulièrement en aval du lac Saint-Pierre) sont celles qui teintent le plus négativement l’indice physico-chimique. L’augmentation de la turbidité souvent accompagnée d’une augmentation des concentrations de phosphore pourrait être liée à l’érosion des berges et à l’augmentation du débit et du niveau de l’eau observée depuis 2000.
Quant aux produits toxiques (HAP, pesticides, métaux…) maintenant échantillonnés à la sortie du lac Ontario et à l’embouchure de l’Outaouais en plus de la station de Québec, ils sont toujours en deçà des normes. Seul le mercure est à la hausse. La source de son augmentation est probablement aérienne puisque ce métal volatil peut être transporté sur de grandes distances dans l’atmosphère.
En fait, les eaux du Saint-Laurent sont nettement moins contaminées par les produits toxiques que la plupart des grands fleuves européens et nord-américains, ont fait ressortir les spécialistes présents au Forum. Même les sédiments, plus affectés que l’eau elle-même, montrent des améliorations sensibles. Certains secteurs où les sédiments s’accumulent davantage et de façon plus permanente, comme dans les îles du lac Saint-Pierre, demeurent toutefois vulnérables.
Ce qui suscite un intérêt particulier chez les chercheurs, ce sont ces nouvelles substances utilisées par toute une gamme d’industries – notamment pharmaceutiques. « Ces contaminants émergents méritent définitivement une attention particulière car ils pourraient causer des problèmes pour la biodiversité du fleuve », n’hésite pas à prédire Isabelle Saulnier.
Parfums, hormones, antibiotiques, téflons et autres matières du même acabit qui se retrouvent dans les eaux de rejet au fleuve n’ont peut-être que des effets bénins, pris individuellement et à court terme. En synergie et par bioaccumulation dans la chaîne alimentaire, ils peuvent néanmoins avoir des impacts énormes à long terme. Bien que menées depuis quelques décennies seulement, des recherches ont déjà démontré un effet perturbateur endocrinien de certaines de ces substances qui ont carrément changé le sexe de mollusques sous étude.
Comme il s’agit d’un enjeu majeur, le Suivi du Saint-Laurent a amorcé des travaux sur certaines classes de substances (nonylphénols éthoxylés et polybromodiphényles éthers – PBDE) qu’il gardera à l’œil au cours des prochaines années. Les PBDE pourraient d’ailleurs s’ajouter sous peu aux substances déjà considérées par le programme, souligne Linda Tapin, une méthode analytique de ces produits ayant été développée en 2005.

Pour ce qui est des milieux humides, le dernier relevé cartographique du Suivi confirme que les pertes le long du Saint-Laurent ont été endiguées au cours de la dernière décennie. Globalement, en termes de superficie, le bilan n’est plus négatif. Si certains tronçons ont subi de nouvelles pertes, comme le secteur Montréal-Longueuil et le lac Saint-Pierre, d’autres ont connu des gains substantiels en terme de mesure de conservation, dans l’estuaire notamment.
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Phragmite commun |
Mais la superficie n’est pas tout. L’un des aspects à surveiller, selon Isabelle Saulnier, est la composition de ces milieux dynamiques, dont la structure peut se modifier. Ainsi, la grande majorité des tronçons étudiés montrent des changements dans les espèces dominantes. Entre autres, deux plantes exotiques très envahissantes qui ont un impact important sur la diversité végétale – le phalaris roseau et le phragmite commun – continuent de gagner du terrain. Elles ne sont pas présentes dans beaucoup de secteurs, mais là où on les trouve, elles deviennent rapidement dominantes.
La superficie des milieux humides et les plantes envahissantes constituent des indicateurs importants de l’état du Saint-Laurent. On pense toutefois que le portrait serait plus juste si l’on tenait compte également de la structure écologique des milieux humides (marais, marécage, herbier aquatique…) qui est déterminante dans le rôle joué par ces écosystèmes. « Il reste toutefois des éléments à définir au cours des prochaines années en vue d’améliorer ces indicateurs », souligne Mme Saulnier.
Les espèces exotiques envahissantes ne se limitent pas au monde végétal. Chez les poissons, l’apparition du gobie à taches noires dans les inventaires de 2006 préoccupe les biologistes. Introduit accidentellement dans les Grands Lacs au début des années 1990, ce poisson de fond d’origine européenne peut nuire à la faune aquatique indigène, mais comme pour beaucoup d’espèces exotiques, on n’en connaît pas encore tous les impacts potentiels, négatifs ou positifs. Un crustacé originaire d’Asie, le crabe chinois à mitaine qui a été trouvé récemment au lac Saint-Pierre, à Québec et dans l’estuaire inquiète également.
Depuis 2003, les équipes du Suivi n’ont pas observé de diminution du nombre d’espèces de poissons dans le Saint-Laurent. Il leur est cependant difficile de savoir si la biomasse totale, c’est-à-dire la densité des populations, n’a pas régressé. Les experts du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, responsables de cette partie du Suivi dans l’estuaire, sont à raffiner leur méthodologie et seront en mesure de présenter des analyses plus complètes cette année, estime Linda Tapin.
Côté faune aviaire, la population de fous de Bassan de l’île Bonaventure – l’une des espèces sentinelles du golfe – continue de bien se porter et même d’augmenter, tandis que la situation varie chez les autres oiseaux marins sous observation : on a noté un retour timide de la sterne caspienne, disparue des inventaires en 2003, alors que le petit pingouin a connu une augmentation rapide, le macareux moine une légère baisse et le guillemot marmette – dont la population était considérée stable en 2003 – une baisse de 50 % !
Le Rendez-vous 2006 a été l’occasion, pour les partenaires du Suivi, de faire le point sur les nouveaux indicateurs à développer afin de tracer un portrait plus complet de l’état du Saint-Laurent.
Outre l’amélioration de l’indicateur sur les milieux humides et la prise en compte de contaminants émergents, dont il a été question plus haut, les membres du programme ont entrepris de définir quatre nouveaux indicateurs. Deux porteront sur les rives (suivi de l’érosion dans le tronçon fluvial et occupation du territoire). Un troisième, sur le suivi des invertébrés benthiques – dont la première phase a débuté au lac Saint-Pierre – et le dernier concernera les usages du Saint-Laurent. Des résultats seront présentés en 2008 pour ces quatre nouveaux indicateurs.
Dans le cadre de l’élaboration de l’indicateur sur les usages du Saint-Laurent, un projet pilote ciblant des usages récréatifs du lac Saint-Pierre a été mis en place. Les responsables travaillent avec différents groupes récréatifs du secteur pour leur collecte d’information. Dans le cas du suivi sur l’érosion des berges, un ONG et un comité ZIP ont déjà prêté des observateurs au projet, comme cela se fait pour le relevé des plantes envahissantes au lac Saint-Pierre.
Actuellement, six organismes environnementaux participent à différents projets avec les grands partenaires du Suivi. Or, les responsables veulent élargir cette participation, de façon à impliquer le plus possible les collectivités qui bénéficient de la présence du fleuve.
Par exemple, on explore la possibilité de mettre en place un réseau de veille sur les espèces aquatiques envahissantes qui couvrirait le plus vaste territoire possible. Et on entend développer une chaîne de bénévoles dans le but d’inventorier les invertébrés benthiques qu’on trouve sur les rivages. « Nous n’avons pas d’objectif précis quant à l’augmentation de la participation des collectivités, mentionne Isabelle Saulnier, mais il est clair que le succès de notre Suivi repose en partie sur l’implication populaire. »
Le prochain Rendez-vous Saint-Laurent, en 2009, dira si cette volonté de participation accrue aura eu des résultats. L’objectif principal de cette rencontre sera toutefois de tracer un nouveau portrait de l’état du Saint-Laurent, global celui-là, pour l’ensemble des indicateurs.
Le Suivi de l’état du Saint-Laurent |
Le Suivi de l’état du Saint-Laurent est l’un des programmes mis en place dans le cadre du Plan d’action Saint-Laurent pour rendre compte, à intervalles réguliers, de l’état de santé des principales composantes de l’écosystème : l’eau, le lit, les rives, les ressources biologiques et les usages. Les partenaires du Suivi sont Environnement Canada, le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs du Québec, Pêches et Océans Canada, le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, l’Agence spatiale canadienne et l’Agence Parcs Canada. L’organisme non gouvernemental Stratégies Saint-Laurent est également associé au programme. |
Pour information :
Isabelle Saulnier, Coordonnatrice
Comité Suivi de l’état du Saint-Laurent
Direction du Monitoring et de la surveillance de la qualité
de l’eau
Environnement Canada
Hélène Bouchard, Coprésidente Canada
Comité Suivi de l’état du Saint-Laurent
Direction du Monitoring et de la surveillance de la qualité
de l’eau
Environnement Canada
Mme Linda Tapin
Comité Suivi de l'état du Saint-Laurent
Direction du Suivi de l’état de l’environnement
Ministère du Développement durable, de l’Environnement
et des Parcs
Date de modification : 2008/05/01 – Avis importants

