Jour 2 (mercredi 14 juin 2006, 14 h 45)
Modérateur : Serge Lepage, Environnement Canada
Alain Bourque, Ouranos
Christiane Hudon, Environnement Canada
Denis Gilbert, Pêches et Océans Canada
François Morneau, Sécurité
publique du Québec
On observe une augmentation croissante des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère et les températures ont augmenté de 0,6 °C. Les années 2000 à 2005 figurent parmi les dix années les plus chaudes sur la planète. Les scénarios de changements climatiques sont inquiétants et le Québec ne fait pas exception. On note un réchauffement graduel dans le Sud du Québec, mais le réchauffement semblerait toutefois plus récent dans l’estuaire, le golfe et les régions maritimes. Contrairement à ce que certains acteurs socio-économiques laissent croire, le débat est maintenant de savoir quelle sera l’ampleur à venir et les déroulements des changements dans le Saint-Laurent. Dans l’avenir, on devrait observer une diminution de l’englacement, une intensification des extrêmes de précipitations; il y aurait moins de tempêtes, mais elles seraient d’autant plus intenses. De plus, le rehaussement du niveau de la mer, déjà commencé, s’accélérera. Dans le cas du fleuve, il est connu que les niveaux du Saint-Laurent ont fluctué depuis les années 1920; certains de ces changements sont dus à la régularisation, mais des facteurs environnementaux les ont aussi grandement influencés. Les niveaux d’eau ont fluctué de façon cyclique. Pendant les années 1930, les niveaux étaient bas (liés entre autres au « Dust Bowl » observé dans les Prairies). Les années 1960 ont été marquées par une nouvelle période de bas niveaux, suivis d’une hausse et ensuite d’une autre baisse des niveaux d’eau, surtout due aux températures plus chaudes stimulant l’évaporation, quoiqu’un déficit de précipitation ait aussi joué un rôle. Les gaz à effet de serre sont un élément de plus en plus dominant parmi les facteurs qui influencent le climat. Les scénarios climatiques utilisent des simulateurs à résolution limitée. Plus ils seront précis, plus on pourra avoir une idée fine des impacts à court terme. De nouveaux outils seront nécessaires, mais il faudra néanmoins apprendre à travailler avec les incertitudes.
Christiane Hudon, Environnement Canada
Christiane Hudon a participé à l’étude de la Commission mixte internationale (CMI). Son champ d’expertise porte sur l’effet des variations des niveaux d’eau et les impacts des activités humaines sur les plantes aquatiques. Les variations climatiques influencent les niveaux d’eau du Saint-Laurent, lequel dépend des Grands Lacs. Depuis 1990, les températures sont plus élevées et les précipitations sont moins abondantes. L’accroissement de l’évaporation a favorisé une baisse du niveau d’eau des Grands Lacs et, par conséquent, une baisse du niveau d’eau du fleuve. Au cours des étés 1995, 1999 et 2001, les niveaux du fleuve étaient particulièrement bas, tout comme dans les années 1930 et 1960. Les variations du niveau ont des effets importants, particulièrement au lac Saint-Pierre où la dynamique des milieux humides reflète les conditions de niveau. Une réduction chronique du niveau d’eau transformerait profondément les habitats du lac. En conditions de bas niveau, l’augmentation de la quantité de plantes aquatiques réduit la circulation des eaux dans les zones peu profondes et pourrait induire une baisse des concentrations d’oxygène dissous (hypoxie, anoxie) journalières. L’accroissement des températures s’accompagne d’une augmentation de la durée de la saison de croissance pour les plantes et les animaux, avec des printemps plus précoces et des automnes plus tardifs. Ainsi, les embâcles pourraient survenir au mois de février au lieu du mois d’avril. Si on envisage des pluies plus concentrées et plus fortes, il risque d’y avoir des crues très rapides dans les tributaires, ce qui peut provoquer de graves problèmes d’érosion et de débordements d’égouts municipaux. Lors de ces débordements, les eaux usées sont rejetées au fleuve à l’état brut (non traitées), ce qui accroit considérablement les apports d’éléments nutritifs dans le cours d’eau. De trop fortes concentrations en éléments nutritifs favorisent le développement d’algues bleues (cyanophycées), menant parfois à des épisodes de toxicité. Les changements climatiques pourraient également provoquer l’expansion de l’aire de répartition de plusieurs espèces du Sud qui viendraient s’installer le long du fleuve Saint-Laurent. Tous ces éléments peuvent entraîner des changements énormes, qu’ils soient positifs ou négatifs. Il est à noter que, pour soutenir l’éducation relative à l’environnement, des articles et une trousse sur les changements climatiques à l’intention des étudiants sont disponibles sur le site Internet d’Ouranos.
Denis Gilbert, Pêches et Océans Canada
Avec une augmentation anticipée de 50 cm ou plus du niveau de la mer d’ici la fin du siècle, nous pouvons nous attendre à une migration vers l’ouest du coin salin qui se trouve présentement dans la région de l’île d’Orléans. La migration vers l’ouest du coin salin serait encore plus forte si elle devait être accompagnée d’une diminution du débit du fleuve Saint-Laurent. La présence de glace hivernale étant très importante pour la reproduction des phoques, on pourrait s’attendre à des impacts importants sur ces animaux si les glaces venaient à diminuer. La diminution de la glace risque aussi d’aggraver les problèmes d’érosion côtière, car, en l’absence de glace, de plus fortes vagues viendront déferler sur les côtes en hiver. Dans le milieu terrestre, on observe des migrations d’espèces du sud vers le nord. Certaines espèces marines pourraient se déplacer vers le nord, mais l’inverse peut aussi se voir : le Capelan a, par exemple, récemment étendu son aire dans la partie est du plateau néo-écossais. Bien qu’il existe une modélisation pour le domaine océanique, l’établissement de prédictions climatiques pour les eaux du golfe demeure un grand défi, car nous manquons d’informations fiables sur les futures entrées d’eau par les détroits de Cabot et de Belle Isle. L’océan sert de tampon thermique et peut régir les rythmes auxquels le climat va changer. On peut néanmoins se poser la question à savoir si les océans vont continuer de capter les gaz à effet de serre au même rythme qu’ils le font maintenant. Leur capacité d’absorption pourrait bien diminuer dans un avenir rapproché. Depuis 2004, un réseau global d’observation de la température et de la salinité (Argo) a été mis en place pour assurer un suivi de la situation et ainsi nous permettre de dresser un meilleur portrait global de l’évolution du climat océanique.
François Morneau, Sécurité publique du Québec
L’érosion côtière existe depuis toujours puisque c’est un phénomène d’origine naturelle. Ce phénomène a toutefois pris beaucoup d’ampleur et d’amplitude au cours des dernières années, alors qu’on observe maintenant jusqu’à 60 % d’érosion sur la Côte-Nord, dans les formations meubles qui constituent 45 % du littoral. Afin de tenir compte de ce nouvel enjeu dans l’aménagement du territoire, une cartographie de zonage de risque a été réalisée. Une campagne de sensibilisation a également été faite auprès des municipalités afin des les sensibiliser à l’évolution du problème et aux besoins pressants d’adaptation à cette nouvelle situation. Le passé n’étant pas garant de l’avenir, il faut tenir compte du principe de précaution. En ce sens, une demande a été logée auprès d’Ouranos afin de fournir l’information sur le climat pour aider à orienter les plans de zonage élaborés. Tout récemment, l’impact de l’ouragan Katrina sur la Côte-Nord fut très important, équivalent même à celui du déluge du Saguenay. La tempête Rita avait également laissée beaucoup de traces en charriant un grand volume de matériaux sur les berges vers les secteurs riverains bâtis. En plus des tempêtes, les cycles de gel et de dégel, qui sont très présents à ces latitudes, influencent beaucoup le phénomène de l’érosion. La couverture de glace, protectrice en hiver, diminue à chaque année, si bien qu’il n’y a pas eu de glace cet hiver, comme on l’avait prévu. Ainsi, depuis quelques années, on bat des records d’érosion. Le défi est d’essayer de se servir du passé pour prédire l’avenir. Contrairement aux scénarios climatiques élaborés, les événements climatiques extrêmes semblent se produire plus tôt que prévu dans le Saint-Laurent. Afin de suivre l’évolution de la situation le long des côtes, plus de 3800 bornes ont été installées pour permettre le suivi de l’érosion. Nous devons maintenant aider les municipalités à s’adapter à ces nouvelles conditions en mouvance.
Au sujet du projet de caractérisation de l’érosion et du zonage de risque sur la Côte-Nord, certains intervenants se demandaient pourquoi le rapport du comité interministériel n’est toujours pas rendu public. D’autres intervenants s’intéressaient tout particulièrement à l’impact de la régularisation des niveaux d’eau dans une perspective de changements climatiques qui pourraient déjà influencer grandement les niveaux du fleuve. La principale préoccupation est de savoir si une régularisation peut apporter des gains en aval de Cornwall et quelles seraient les mesures d’adaptation à adopter. Il semblerait qu’on peut espérer tirer bénéfice de la régularisation. Toutefois il ne faut pas perdre de vue qu’on a déjà imposé une forte pression sur le lac Ontario en l’utilisant comme un réservoir pour diminuer les impacts négatifs pour la navigation commerciale. Cet effet tampon se fait au détriment de l’amplitude des variations saisonnières, ce qui entraîne des effets négatifs sur les milieux humides et l’écosystème. À la suite des études menées par la Commission mixte internationale, Environnement Canada suggère que le plan choisi soit celui qui se rapproche le plus des changements naturels. Cependant, les épisodes de très bas niveaux peuvent générer de fortes pressions d’artificialisation du système. Ainsi, les demandes en dragage augmentent, et ce, tant pour la navigation de plaisance que commerciale et les rives sont sujettes à de nombreuses modifications humaines. On a envahi la plaine inondable pour y bâtir ou y cultiver, au détriment des milieux humides. Un consensus s’établit quant à la nécessité de minimiser les interventions afin de préserver le milieu naturel. L’éducation et la sensibilisation demeurent un défi important. Une préparation adéquate semble être la clé pour accroitre notre capacité d’adaptation.
Certains questionnements ont porté sur la possibilité d’inclure dans le Programme Suivi de l’état du Saint-Laurent, un portrait des changements climatiques à partir de travaux produits notamment par Ouranos et la CMI. Bien que peu de données ne soient encore disponibles sur la question, un grand travail d’intégration reste néanmoins à faire. Certains indicateurs d’impacts pourraient éventuellement être définis.
Somme toute, si on tente un bilan des changements climatiques et que l’on compare les gains et les pertes, nous pourrions observer, dans certains cas, des constats positifs, notamment sur le plan économique. Les intérêts de tout un chacun sont très divers et les perceptions très différentes. Cependant, il apparaît évident sur la base des informations disponibles que les risques sont très nombreux et importants par rapport aux gains potentiels. On rappelle à cet effet, que certains secteurs subissent présentement les impacts négatifs de ces changements. C’est le cas notamment de la Côte-Nord et de la Baie des Chaleurs, où les marais côtiers sont en régression et exposés aux intempéries, ainsi que les zones de pêche coquillière.
Sur cet enjeu, beaucoup de travail de sensibilisation et d’éducation reste à faire. En effet, dans le cas du développement en rive, chacun décide pour soi,, se joue alors l’intérêt personnel contre l’intérêt collectif et les droits acquis. Les municipalités peuvent parfois être en conflit d’intérêt. Ont-elles la volonté d’empêcher le développement en zone inondable? Il y a une dimension humaine dont on ne peut faire abstraction. Les droits des collectivités sont bafoués au profit de quelques individus.
De façon générale, on remarque que le débat sur la question des changements climatiques semble se faire à deux niveaux. D’une part, on observe un débat scientifique qui porte davantage sur les paramètres à étudier et la quantification des impacts éventuels, et d’autre part, on assiste à un débat public dont l’attention porte davantage sur la problématique générale des changements climatiques. Toutefois on remarque que la situation a beaucoup évolué au cours des 15 à 20 dernières années. Ainsi, plus de 100 pays ont signé un accord sur les changements climatiques. Le défi pour le public en général est de continuer à croire aux changements climatiques quand on observe temporairement un refroidissement, alors qu’à l’échelle globale, le climat est bel et bien en train de se réchauffer. De plus, il ne faut pas oublier l’impact de phénomènes géologiques naturels, tels que les volcans, qui peuvent ramener la courbe de température vers le bas.
Dans la perspective d’un programme de suivi, on peut se demander s’il est possible de suivre certains indicateurs de vulnérabilité et d’adaptation en lien avec les changements climatiques. Certains exemples ont été cités, tels que la température de l’eau et les niveaux d’eau du Saint-Laurent, ou certains indicateurs biologiques tels que la superficie des milieux humides et la productivité.
Date de modification : 2008/05/01 – Avis importants

