Jour 2 (mercredi 14 juin 2006, 14 h 45)
Modérateur : Isabelle Saulnier, Environnement Canada
David Berryman, Développement Durable,
Environnement et Parcs Québec
Christian Gagnon, Environnement Canada
Michel Lebeuf, Pêches et Océans Canada
Philip Spears, TOXEN, Université du Québec
à Montréal
David Berryman, Développement durable, Environnement et Parcs Québec
Depuis quelques temps apparaissent de nouveaux noms dans l’univers des polluants : PBDE, médicaments, hormones, surfactants, etc. Ces substances dites « émergentes » sont d’actualité, car elles sont une source de préoccupation environnementale. Toutefois, ces substances émergentes comptent parmi les quelques 100 000 substances présentement en usage commercial, auxquelles s’ajoutent de 500 à 1000 nouvelles substances chaque année. Difficile de ne pas imaginer une impasse devant ce nombre élevé de substances. Parmi les solutions envisageables, notons qu’il faudrait d’abord choisir judicieusement les substances qui devraient faire l’objet de suivis et poursuivre l’utilisation des indicateurs biologiques, qui nous indiquent l’état d’un milieu exposé à l’ensemble des substances qui y sont présentes. Pour la sélection des substances qui font l’objet de suivis spécifiques, M. Berryman est d’avis qu’il faut ajouter la pertinence régionale et la capacité de rendre compte en fonction des critères habituels de bioaccumulation, persistance et toxicité. Le critère de pertinence régionale a amené le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs à effectuer le suivi des nonylphénols éthoxylés au début des années 2000, car ces produits étaient utilisés par deux secteurs industriels importants du Québec, soit ceux du textile et des pâtes et papiers. Au chapitre des indicateurs biologiques, M. Berryman est d’avis que le programme de suivi du Saint-Laurent est sur la bonne voie par son recours important à ce type d’indicateurs. Cependant, pour rendre compte adéquatement de l’état de la partie maritime du Saint-Laurent, il faudrait ajouter des indicateurs sur les ressources halieutiques.
Christian Gagnon, Environnement Canada
La classification des nouvelles substances produites chaque année (de l’ordre de 1000) est sous la responsabilité d’Environnement Canada. Nous possédons, la plupart du temps, très peu d’informations sur ces substances, sur leur devenir dans l’environnement ainsi que sur leurs impacts. Il est important de se soucier de ces nouvelles substances, mais il ne faut toutefois pas oublier les autres substances utilisées depuis longtemps et pour lesquelles nous ne possédons également que très peu d’informations.
Cette situation peut être décourageante pour un scientifique, mais il faut reconnaître que de grands pas ont été franchis depuis les 20 dernières années, beaucoup de travaux ayant été menés sur le BPC et le mercure. Nombre de nouveaux développements portent sur les perturbateurs endocriniens, substances qui imitent les hormones, comme les nonylphénols éthoxylés. Depuis 2000, il se fait donc beaucoup de recherche sur le devenir de ce type de substances, et ce, tant dans les eaux usées que dans les eaux potables.
D’autres recherches récentes portent sur les produits pharmaceutiques dont la provenance n’est pas seulement industrielle, mais plutôt domestique et est liée à l’excrétion naturelle des produits ingérés par l’humain. Il s’agit donc d’une source de contamination difficile à contrôler et qui se retrouve inévitablement dans le fleuve. D’autres substances telles que les métabolites, les antibiotiques ainsi que les produits de la nanotechnologie devraient également retenir notre attention, vu leurs impacts potentiels sur l’environnement.
Michel Lebeuf, Pêches et Océans Canada
À Pêches et Océans Canada, il n’y a pas de suivi temporel systématique de la contamination dans le milieu et les organismes aquatiques. Cependant, on cherche à déterminer la présence de métaux et de composés organiques persistants qui risquent de causer des problèmes de toxicité chez les organismes aquatiques. Ce sont donc les effets de l’exposition des organismes à des substances toxiques qui sont recherchés. En général, cela consiste en une approche par projet : si une espèce montre des signes de problèmes, on évalue alors si les contaminants peuvent en être la cause (p. ex., le béluga).
On étudie également la présence de nouvelles substances telles que les TCPMOH (tris (4-chlorophénol) méthanol) et TCPMe (tris (4-chlorophénol) méthane) qui ressemblent au DTT et qui s’accumulent également dans les organismes. La recherche effectuée sur les PBDE au cours des cinq à six dernières années a permis de montrer que les concentrations de ces contaminants doublent tous les trois ans dans le gras des bélugas. Les PBDE s’accumulent dans la chaîne alimentaire, au même titre que les BPC, et leurs concentrations deviennent de plus en plus importantes dans les organismes. Ces substances ne sont pas réglementées, bien que certains congénères soient actuellement reconnus par la communauté scientifique comme étant toxiques. Cette situation est d’autant plus inquiétante que leurs concentrations dans toutes les composantes de l’environnement sont en croissance de façon significative.
Plusieurs autres substances mériteraient une attention particulière : les composés polyfluorés, les esthers de phtalate, le triphénylétain (TPT), sans toutefois négliger les composés classiques persistants toujours présents dans l’environnement comme les BPC. Il faudrait également élargir le spectre des recherches effectuées en s’attardant non seulement aux substances bioaccumulables, mais également à l’exposition des organismes aux substances non amplifiées afin d’évaluer leur effets combinés sur l’environnement et les organismes.
En plus des substances émergentes, il est important de considérer les contaminants dits « historiques », tels que le DTT, les BPC, le mercure et les dioxines. Ces contaminants sont maintenant beaucoup plus contrôlés, mais ils se retrouvent encore dans les chaînes de transformation biologiques. L’erreur dans le passé a été de suivre un ou quelques contaminants alors que, dans la réalité, les organismes sont soumis à une exposition intégrée des contaminants. Il est toutefois complexe de détecter toutes ces substances, de les échantillonner et de les analyser afin de mieux comprendre leurs effets cumulatifs. Dans le passé, il existait un conflit entre environnementalistes et industriels. Maintenant le discours est plus ouvert et le milieu industriel est plus sensible aux questions environnementales.
Il existe très peu d’informations connues pour élaborer des critères pour la protection de la vie aquatique. Le plus souvent, il recourir aux extrapolations, ce qui peut comporter des erreurs, et les effets combinés de plusieurs substances ne sont pas considérés. Il est très certainement nécessaire de faire plus de recherches sur les effets combinés des substances, car les organismes peuvent parfois être soumis à de faibles concentrations, mais à plusieurs contaminants à la fois, ce qui peut devenir problématique.
Il faudrait également se soucier davantage de mieux coordonner les analyses faites sur l’environnement, par exemple sur l’eau et les sédiments, avec les analyses faites sur les organismes. Il est donc important qu’il y ait une meilleure communication entre chimistes et biologistes.
En terminant, les substances qui agissent comme modulateurs endocriniens devraient être suivies prioritairement, car leurs effets potentiels sur les organismes sont très larges tant sur le plan biochimique, génétique que biologique. Une approche intégrée doit donc être privilégiée pour la poursuite des études. En terminant, force est de constater qu’il reste encore beaucoup de travail à faire dans le développement d’outils permettant de détecter les effets subtils chez les organismes, ce qui permettrait de dresser un meilleur portrait de la situation.
Plusieurs interrogations du public ont porté sur les lois en vigueur pour contrôler l’usage de contaminants. Il s’agit essentiellement de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement qui régit le contrôle de ces substances. Par exemple, les BPC et les pesticides organochlorés ont été bannis et d’autres contaminants tels que les nonylphénols devront être réduits de 97 % d’ici 2009. Il reste toutefois beaucoup de travail à faire en ce qui concerne l’évaluation et le développement de critères pour les nouvelles substances, car peu d’informations sont disponibles sur la persistance de leurs produits de dégradation.
Pour les 1000 nouveaux composés produits chaque année, le gouvernement du Canada exige un minimum d’information sur les substances, mais parfois il y a des lacunes pour certaines subtances et leur toxicité, leur persistance et leur bioaccumulation doivent être évaluées par extrapolation, selon leur structure chimique et leur ressemblance avec d’autres contaminants. Le feu vert est donné selon un risque calculé et on ne peut malheureusement pas limiter le développement technologique des industries. On remarque des lacunes dans le domaine de l’évaluation des effets combinés, d’autant que les effets des substances peuvent se combiner à d’autres effets environnementaux (hypoxie, changements climatiques).
D’autres interrogations portaient sur la présence de contaminants dans l’eau potable, tels que les produits pharmaceutiques ou les métaux. Certaines substances doivent être surveillées mais pas forcément toutes. Il faut être conscient que les niveaux de détection de ces substances n’équivalent pas nécessairement à des niveaux pouvant causer des effets sur l’humain. Il est important aussi de considérer que les substances présentes dans l’eau potable sont celles qui sont hydrosolubles et ne sont conséquemment pas les mêmes que celles suivies dans les organismes, qui sont liposolubles et bioaccumulables. Par ailleurs, sur une note plus positive, il appert que les traitements de l’eau, comme l’ozonation, pourraient détruire une grande partie des contaminants présents dans l’eau potable. À titre d’exemple, ce traitement pourrait détruire environ 75 % à 80 % des nonylphénols présents dans l’eau.
Certains participants croient qu’en raison du nombre alarmant de nouvelles substances qui sortent chaque année – et qui s’ajoutent aux substances déjà présentes et problématiques pour l’environnement –, un principe de précaution devrait être adopté, et devrait comprendre notamment une sensibilisation accrue des industries. Le nombre d’industries se conformant à de telles règles pourrait alors servir d’indicateur, au même titre par exemple que les certifications ISO.
Sur le plan de l’éducation du public, il serait intéressant d’avoir des outils d’éducation, notamment en matière de choix de consommation éclairés. Ces constats sont cependant difficiles à faire dans la mesure où peu de données sont encore disponibles sur les effets de nombreuses substances sur l’environnement, y compris les humains. Le site de Santé Canada présente néanmoins une liste des substances ayant des effets néfastes sur la santé humaine.
La dernière portion des discussions a porté sur le choix des outils en fonction du coût élevé des analyses. Certains se demandent si des approches moins couteuses, notamment l’utilisation d’échantillonneurs passifs, ont été envisagées pour faire les suivis des substances toxiques. Ce genre d’outil, bien que très convivial et pratique, ne présente malheureusement pas le même niveau de spécificité, de précision et de sensibilité que les analyses de laboratoires conventionnelles. Toutefois, la combinaison d’outils pourrait s’avérer une approche intéressante. Enfin, le programme Suivi de l’état du Saint-Laurent permet présentement le suivi de toxiques connus. La surveillance des substances émergentes dans le Saint-Laurent est un enjeu de taille qui préoccupe de plus en plus les usagers et les décideurs. Les connaissances acquises sur les nouvelles substances, complémentaires au suivi actuel, doivent être considérées dans une approche intégrée de surveillance de la contamination de l’eau du Saint-Laurent.
Date de modification : 2008/05/01 – Avis importants

