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Le Saint-Laurent, ce grand fleuve, mon ami

Gamin, j’ai grandi les pieds dans l’eau à l’île d’Orléans. Des années inoubliables, à Sainte-Pétronille, sur cette île Magnifique, « 42 milles de choses tranquilles »1 qui baigne dans les eaux de ce majestueux Saint-Laurent. L’île, cette dernière sentinelle à contourner avant d’entrer dans les eaux du port de la Vielle Capitale.

Depuis le quai, voisin du Château Bel-Air devenu la Goéliche, j’observais, émerveillé, ces navires de toutes formes qui profitaient des puissants courants, au gré des marées. Cargos, pétroliers, vraquiers arrivaient de je ne savais quels coins du monde et se dirigeaient vers je ne savais où. Exception faite de quelques jours où j’ai pensé devenir curé, propagande religieuse de l’époque obligeant, je me disais qu’un jour, moi aussi, je naviguerais sur les eaux de ce beau fleuve et du grand océan vers lequel il s’écoule. Des souvenirs imprenables des merveilleux navires à passagers du Canadien Pacifique, les Empress disait-on à l’époque, l’Empress of Britain et  l’Empress of Ireland, pour n’en nommer que quelques-uns. Au moment de passer devant la propriété de monsieur Dunn, située juste en aval du quai, ils le saluaient de leurs puissants sifflets chantants et lui, leur répondait par une salve depuis son canon. Ces bateaux blancs de la Canada Steamships Lines, la Richelieu, la Tadoussac entre autres, amenaient les touristes américains depuis Montréal vers les ports de Québec, Pointe-au-Pic, Tadoussac et Bagot. Sans oublier le Franconia, ce navire à passagers qui s’était échoué au printemps 1950 à la pointe ouest de l’île, durant la première année de mon enfance.

Naviguaient aussi toutes ces goélettes chargées à ras bord de pitounes embarquées depuis différents ports du Bas-Saint-Laurent et à destination des moulins à papier de l’Anglo Pulp and Paper de Québec et de la Wayagamack de Trois-Rivières.

Et de l’autre côté de la rive, le quai de Lauzon, où les chantiers maritimes de la Davie bourdonnaient d’activités jour et nuit, une construction n’attendait pas l’autre. On y construisait, entre autres choses, de ces longs lacquiers, 222 mètres de longueur par 22 mètres de largeur, pour le compte de la Canada Steamships Lines, Hall Corporation, Misener Shipping, Paterson, Upper Lake Shipping, etc…  destinés à naviguer dans la nouvelle voie maritime du Saint-Laurent, en amont de Montréal, fraîchement ouverte en 1959. Encore aujourd’hui, plusieurs de ces « barges de lac » sillonnent toujours le Saint-Laurent malgré leur âge avancé.

Depuis le début des années 80, je sillonne régulièrement le fleuve, entre Québec et Les Escoumins, comme pilote associé à la Corporation des Pilotes du Bas-Saint-Laurent. Comme tous mes confrères pilotes, j’ai développé une connaissance intime de ce grand cours d’eau, de ses humeurs, de sa nature changeante et des magnifiques paysages variés qui l’accompagnent.

 

Montreal Express
Photo : M. Louis Rhéaume

Chaque saison apporte son lot de nouveautés, de changements, de beautés, de grandeurs. Des paysages qui s’endorment et qui reprennent vie, une faune et une flore qui se renouvellent sans cesse. Des conditions atmosphériques qui diffèrent tout au long du parcours de cet immense fleuve; le calme, puis l’arrivée d’un coup de vent soudain inattendu descendant de la montagne, une vallée ou un fjord. L’été qui procure quelques mois de répit, l’automne et l’hiver qui, de leurs côtés, sont présents avec leurs coups de vent et leurs tempêtes. La couleur et les densités changeantes des eaux du Saint-Laurent et du Saguenay au moment de leurs rencontres tourmentées et bruyantes au large de Tadoussac. La remontée des eaux froides, gorgées de krill, du chenal Laurentien qui passe d’une profondeur de plus de 300 mètres à moins de 25 mètres et ce, sur une distance d’à peine quelques kilomètres. Ce phénomène génère de puissants courants sous-marins ascendants et descendants, entretenus par les quatre marées quotidiennes le long des hautes falaises sous-marines se terminant juste en aval de l’île Rouge. Le passage de l’eau de mer limpide à l’eau douce sédimenteuse entre la Petite rivière Saint-François et Saint-Jean. Brumes estivales et fumées de mer hivernales. Marées de vives-eaux et de mortes-eaux ainsi que des forts courants qui les accompagnent. Caps et falaises qui se jettent dans les eaux de la rive Nord. Tant et si bien qu’en remontant le Saint-Laurent, les scandinaves, de leurs propres aveux, se sentent chez eux.

L’arrivée printanière tant attendue des baleines, bélugas, rorquals, dauphins, marsouins. Suit l’arrivée de milliers de bernaches, d’oies blanches, de fous de bassans, de canards, d’oiseaux de mer, de petits pingouins, de guillemots. Puis s’installe l’été durant lequel la flore et la faune profitent de la chaleur et des beaux jours. Et les feuilles d’automne des millions d’arbres qui offrent un spectacle grandiose de couleurs imprenables avant la saison froide.

Avec l’hiver, arrive l’époque d’une navigation plus ardue, avec des paysages forts, extraordinaires, qui ne demandent qu’à êtres observés. Avec les premières neiges, toutes les couleurs basculent et s’apaisent. Un ciel nuageux, des arbres dénudés, les eaux du fleuve deviennent argentés. Un ciel ensoleillé qui s’empare de la blancheur des caps sous la neige et le fleuve retrouve le bleu presque turquoise de l’eau de mer. Glaces de mer et glaces d’eau douce se déplacent au gré des courants et des vents, s’accumulent puis se dispersent comme par enchantement. La grande pureté du ciel du Bas-Saint-Laurent, particulièrement en cette saison, fait des nuits étoilées un spectacle grandiose qui s’observe sous la surveillance des Pléïades, des constellations de la Grande Ourse, de Cassioppé et  d’Orion.

 

Photo : M. Louis Rhéaume
Photo : M. Louis Rhéaume

Un merveilleux fleuve qui nous passionne, au point où  notre famille reprend, durant la période estivale, la route de voitures d’eaux à bord de notre voilier, question de profiter encore plus de la grandeur de ce fleuve.

Nul doute que si Vivaldi avait navigué sur ce fleuve, il aurait ajouté en grandeur à ses « Quatre saisons »!

Louis Rhéaume
Pilote du Saint-Laurent
Québec

1 Le tour de l’Île de Félix Leclerc.

 


Date de modification : 2008/06/03 – Avis importants