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Mon Saint-Laurent

Je suis né, il y a 67 ans, à quelques mètres de la rive nord de notre grand fleuve dans un quartier de Montréal qui n’existe plus, la Longue Pointe, un village dans une ville qui s’est évanoui, emporté par le « progrès ». Le pont-tunnel L-H Lafontaine, les quais, les conteneurs et leurs immenses grues occupent maintenant le territoire. Il fut une époque…

La majorité des résidents des rues Caty, Bruneau, de Boucherville, St-Malo, Lepailleur et St-Just et surtout les résidents au sud de la rue Notre Dame, les Morin, les Sanscartier, les Tremblay, les Beaudry, les DeVillers, les Lavallée, les Brassard, les Simard, tous avaient leur chaloupe. Plusieurs avaient construit un chalet dans les îles en face de la Longue Pointe. C’est là que je l’ai connu, le Grand Fleuve. Tout jeune, j’ai arpenté ses berges, j’y ai pêché la perchaude et le brochet, je m’y suis baigné et j’ai appris les rudiments de la navigation. J’y ai également découvert le goût pour la chasse à la sauvagine. Je ne me rendais pas compte qu’il me serait dorénavant impossible de m’en détacher et ce, pour toute ma vie.

C’est à Petite-Rivière Saint-François, dans le merveilleux comté de Charlevoix, que je fus conquis à tout jamais. Il n’y a pas d’autre expression que celle de coup de foudre pour décrire cette conquête. À cette époque, existait encore l’ère des goélettes qui furent un mode de vie pour de nombreux navigateurs dont mes ancêtres faisaient partie. À partir des années 50,  je me languissais à tous les printemps de devoir attendre la fin des classes pour prendre le train jusqu’à la gare du Palais à Québec et de là, m’embarquer sur  le « descendeux »  de la Côte-Nord qui effrayait au passage, par son long sifflement, les oies du cap Tourmente. Arrivé à la minuscule gare de Petite-Rivière Saint-François, j’embarquais enfin sur une goélette. Je me souviens de noms de certaines qui sonnent  comme un poème : la Marie-Renée, la Jean-Yvan, la Germain L, la Père-Toussaint, la petite Sainte-Berthe, la Saint-Léon C, la Conrad Marie, la Mont Blanc et bien d’autres encore. Ces goélettes sillonnaient le fleuve avant l’ère du camionnage lourd. Quelle époque disparue ! Les communications se faisaient par radio crystal et on pouvait même, à l’occasion, y entendre la musique de l’accordéon de ma tante Alice.

 

Photo : Marcel Bouchard
Photo : M. Marcel Bouchard

Adulte, le fleuve n’a jamais cessé de m’appeler, et c’est sur une île de l’embouchure de la rivière Saint-François, sur la rive sud du lac Saint-Pierre, que je me suis établi depuis bientôt trente ans. Un paradis environnemental aux ressources incalculables. La pêche, la chasse à la sauvagine, au petit gibier et au cerf de Virginie, l’observation de la nature et l’ornithologie ont fait de moi un contemplateur. Je n’ai pu faire autrement que de m’impliquer au sein de différents organismes de conservation. C’est cela que le Grand Fleuve vous injecte, une transfusion qui fait de vous un amant et un gardien. On n’a encore jamais su où était le paradis terrestre mais cherchons-le le long des rives du Saint-Laurent et un jour, un de nous le trouvera, bien caché entre Valleyfield et Havre-Saint-Pierre.

Marcel Bouchard
Pierreville


Date de modification : 2008/06/03 – Avis importants