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Les quartiers d'été du rorqual commun
Depuis
maintenant plusieurs années, les baleines constituent les stars
incontestées de lestuaire marin du Saint-Laurent. Le rassemblement
estival dans ce secteur de plusieurs espèces de rorquals
rorquals communs, rorquals bleus, petits rorquals et rorquals
à bosse a fait naître une véritable industrie dont les
retombées économiques sont loin dêtre négligeables. Leur
présence à cet endroit et en cette saison ne date toutefois
pas dhier. En effet, les conditions particulièrement favorables
à une riche alimentation ramènent depuis des siècles, près de
Tadoussac, les Escoumins et Grandes-Bergeronnes, les rorquals
qui y reconstituent leurs réserves énergétiques.
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| Illustration : Pierre-Henry Fontaine |
«
Nous nous
sommes intéressés à lécologie alimentaire et comportementale
du rorqual commun à la tête du chenal Laurentien afin de connaître
les causes exactes du rassemblement de ces mammifères marins
et quels pouvaient être les facteurs qui contrôlent la ressource
alimentaire », explique Yvan Simard, chercheur au sein de la
Division des poissons et des mammifères marins à lInstitut
Maurice-Lamontagne. « Sachant que la tête du chenal est un site
dalimentation intensive pendant la belle saison, nous
avons voulu étudier comment sy répartissaient les baleines
et leurs proies. Tenant compte aussi des inquiétudes que suscitent
de plus en plus la circulation intense dembarcations autour
des baleines et la navigation commerciale, nous avons consacré
une partie du projet à tenter de déterminer limpact de
ces activités sur les mammifères. » Comme cette région fait
partie du parc marin du SaguenaySaint-Laurent, il simpose
dautant plus de recueillir les éléments dinformation
qui permettront le développement durable des ressources qui
sy trouvent.
Doù
vient la nourriture des baleines ?
Labondance
de la nourriture recherchée par les baleines à lextrémité
amont du chenal Laurentien provient de la topographie particulière
des lieux à cet endroit du fleuve et de lhydrodynamique
de lestuaire du Saint-Laurent. La circulation estuarienne
de leau, en deux couches, explique pourquoi le secteur
constitue un véritable grenier de zooplancton et de petits poissons
pélagiques. Les eaux saumâtres de la nappe de surface sécoulent
vers lAtlantique alors que les eaux profondes du chenal
sont pompées lentement vers lamont. Le courant estuarien
de profondeur amène lentement les adultes des crustacés macrozooplanctoniques
dominants dans le golfe du Saint-Laurent vers la tête du chenal
Laurentien, où ils se retrouvent pris dans un cul-de-sac topographique.
Ce transport seffectue petit à petit : il faut plus dun
an pour que se retrouvent aux Escoumins les minuscules crustacés
euphausiacés (krill), Thysanoessa rachi, Meganyctiphanes
norvegica et copépodes du genre Calanus qui constituent
une alimentation hautement énergétique pour les baleines. Les
petits poissons pélagiques (capelan, lançon, hareng), une autre
source dalimentation des rorquals, se nourrissent aussi
de zooplancton. Ils se retrouvent donc dans le secteur à la
fois comme prédateurs et comme proies.
La
répartition des baleines et de leur nourriture
Lestuaire
du Saint-Laurent est une zone turbulente où se
produisent plusieurs phénomènes océanographiques complexes.
Ces facteurs influent sur la variabilité de la ressource et
sur les stratégies alimentaires des baleines. « Nous avons observé
les mouvements des baleines au cours des étés 1995 et 1996 et
avons remarqué des changements rapides dans les agrégations
de krill et les bancs de poissons pélagiques, ajoute Yvan Simard.
Grâce à des observations hydro-acoustiques et à des marquages
de baleines, nous avons recueilli des indications sur les lieux,
la profondeur et le rythme des plongées des rorquals : les agrégats
très riches en krill attirent les rorquals communs et les rorquals
bleus ; les petits rorquals sont plus nombreux près des concentrations
de poissons pélagiques. » Les baleines utilisent plusieurs stratégies
alimentaires et tirent parti des discontinuités de température
et de contour des masses deau pour piéger les poissons
et les organismes qui sy retrouvent.
Les
incidences de lécotourisme
La croissance de lindustrie de lobservation
des baleines dans lestuaire a été phénoménale depuis une
dizaine dannées. Alors quen 1988 une quinzaine de
bateaux offraient des excursions dans les environs de Tadoussac,
une cinquantaine dembarcations amènent maintenant chaque
été environ 250 000 personnes voir les mammifères marins. Comment
ceux-ci réagissent-ils à tout ce va-et-vient dans une zone somme
toute relativement restreinte ?
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| Photo : Pêches et
Océans Canada, J. F. Carpentier |
Sous la direction de Robert Michaud, chercheur au sein du Groupe
de recherche sur le milieu marin (GREMM), un programme dobservations
visant à évaluer lincidence des excursions sur les rorquals
communs a été mis en marche en 1994 et sest poursuivi
pendant plusieurs saisons estivales. « Nous voulions dabord
vérifier si les animaux réagissaient à la circulation des bateaux
à proximité, explique Robert Michaud, et savoir ensuite sil
y avait des coûts que lon pouvait associer à limpact
de lécotourisme. Par exemple, est-ce que le bruit et la
navigation les amènent à changer leurs comportements, à moins
salimenter ? »
On a fixé des balises de télémétrie sur le dos denviron
25 rorquals afin de pouvoir les suivre et enregistrer les rythmes
de ventilation, la profondeur et la fréquence des plongées des
animaux. Le système dattachement des balises comprend,
entre la ventouse et le dispositif de télémétrie, un joint de
magnésium qui est corrodé petit à petit par leau salée.
Lorsque le joint cède, de lair est libéré sous la ventouse
et la balise se détache alors de lanimal. Il ne reste
plus quà récupérer la balise qui flotte à la surface de
leau. En analysant les fluctuations des rythmes de ventilation,
on a pu déduire que les rorquals modifient ce rythme lorsquil
y a plus de cinq bateaux à proximité. Les animaux réagiraient
donc dune certaine façon à laugmentation de la circulation
autour deux.
Lécotourisme a-t-il des effets négatifs pour les rorquals
? On a tenté de répondre à cette question en analysant la proportion
de temps que les rorquals consacrent à leurs diverses activités
selon le nombre de bateaux qui les entourent. En comparant leurs
modèles de comportement pendant les périodes où ils sont suivis
par un ou deux bateaux avec dautres périodes où les bateaux
sont beaucoup plus nombreux, on espère découvrir si leurs activités
sont modifiées par la proximité et le nombre des embarcations.
« Nous en sommes encore à analyser les données recueillies pendant
des centaines dheures dobservation au cours des
saisons 1994, 1995 et 1996 en fonction de ces interrogations,
explique Robert Michaud. Nous comptons avoir les résultats en
mars 1998. »
Ces résultats seront discutés en avril 1998 lors dun atelier
qui doit réunir lindustrie écotouristique et les gestionnaires
autour des enjeux reliés à une industrie régionale qui donne
lieu à des millions de dollars de retombées. Outre le dérangement
éventuel des rorquals, dautres préoccupations commencent
à faire surface : la qualité de lexpérience des visiteurs,
leur sécurité et celle des rorquals, la façon dexploiter
le rassemblement des baleines dans un parc marin voué à la conservation
des ressources marines sont des aspects à examiner sérieusement
si lon veut poursuivre harmonieusement le développement
de lécotourisme dans la région. Nul doute que les résultats
obtenus lors des études sur le rorqual commun seront très utiles
pour la gestion dune industrie qui contribue beaucoup
à léveil écologique des visiteurs envers les beautés de
lécosystème marin de lestuaire du Saint-Laurent.
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