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BULLETIN D'INFORMATION
SAINT-LAURENT VISION 2000

VOLUME 8 – NUMÉRO 1 – DÉCEMBRE 1997
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Les quartiers d'été du rorqual commun

Depuis maintenant plusieurs années, les baleines constituent les stars incontestées de l’estuaire marin du Saint-Laurent. Le rassemblement estival dans ce secteur de plusieurs espèces de rorquals – rorquals communs, rorquals bleus, petits rorquals et rorquals à bosse – a fait naître une véritable industrie dont les retombées économiques sont loin d’être négligeables. Leur présence à cet endroit et en cette saison ne date toutefois pas d’hier. En effet, les conditions particulièrement favorables à une riche alimentation ramènent depuis des siècles, près de Tadoussac, les Escoumins et Grandes-Bergeronnes, les rorquals qui y reconstituent leurs réserves énergétiques.

Illustration: Rorqual commun
Illustration : Pierre-Henry Fontaine

« Nous nous sommes intéressés à l’écologie alimentaire et comportementale du rorqual commun à la tête du chenal Laurentien afin de connaître les causes exactes du rassemblement de ces mammifères marins et quels pouvaient être les facteurs qui contrôlent la ressource alimentaire », explique Yvan Simard, chercheur au sein de la Division des poissons et des mammifères marins à l’Institut Maurice-Lamontagne. « Sachant que la tête du chenal est un site d’alimentation intensive pendant la belle saison, nous avons voulu étudier comment s’y répartissaient les baleines et leurs proies. Tenant compte aussi des inquiétudes que suscitent de plus en plus la circulation intense d’embarcations autour des baleines et la navigation commerciale, nous avons consacré une partie du projet à tenter de déterminer l’impact de ces activités sur les mammifères. » Comme cette région fait partie du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, il s’impose d’autant plus de recueillir les éléments d’information qui permettront le développement durable des ressources qui s’y trouvent.

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D’où vient la nourriture des baleines ?

L’abondance de la nourriture recherchée par les baleines à l’extrémité amont du chenal Laurentien provient de la topographie particulière des lieux à cet endroit du fleuve et de l’hydrodynamique de l’estuaire du Saint-Laurent. La circulation estuarienne de l’eau, en deux couches, explique pourquoi le secteur constitue un véritable grenier de zooplancton et de petits poissons pélagiques. Les eaux saumâtres de la nappe de surface s’écoulent vers l’Atlantique alors que les eaux profondes du chenal sont pompées lentement vers l’amont. Le courant estuarien de profondeur amène lentement les adultes des crustacés macrozooplanctoniques dominants dans le golfe du Saint-Laurent vers la tête du chenal Laurentien, où ils se retrouvent pris dans un cul-de-sac topographique. Ce transport s’effectue petit à petit : il faut plus d’un an pour que se retrouvent aux Escoumins les minuscules crustacés – euphausiacés (krill), Thysanoessa rachi, Meganyctiphanes norvegica et copépodes du genre Calanus – qui constituent une alimentation hautement énergétique pour les baleines. Les petits poissons pélagiques (capelan, lançon, hareng), une autre source d’alimentation des rorquals, se nourrissent aussi de zooplancton. Ils se retrouvent donc dans le secteur à la fois comme prédateurs et comme proies.

Photo: crustacés

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La répartition des baleines et de leur nourriture

L’estuaire du Saint-Laurent est une zone turbulente où se
produisent plusieurs phénomènes océanographiques complexes. Ces facteurs influent sur la variabilité de la ressource et sur les stratégies alimentaires des baleines. « Nous avons observé les mouvements des baleines au cours des étés 1995 et 1996 et avons remarqué des changements rapides dans les agrégations de krill et les bancs de poissons pélagiques, ajoute Yvan Simard. Grâce à des observations hydro-acoustiques et à des marquages de baleines, nous avons recueilli des indications sur les lieux, la profondeur et le rythme des plongées des rorquals : les agrégats très riches en krill attirent les rorquals communs et les rorquals bleus ; les petits rorquals sont plus nombreux près des concentrations de poissons pélagiques. » Les baleines utilisent plusieurs stratégies alimentaires et tirent parti des discontinuités de température et de contour des masses d’eau pour piéger les poissons et les organismes qui s’y retrouvent.

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Les incidences de l’écotourisme


La croissance de l’industrie de l’observation des baleines dans l’estuaire a été phénoménale depuis une dizaine d’années. Alors qu’en 1988 une quinzaine de bateaux offraient des excursions dans les environs de Tadoussac, une cinquantaine d’embarcations amènent maintenant chaque été environ 250 000 personnes voir les mammifères marins. Comment ceux-ci réagissent-ils à tout ce va-et-vient dans une zone somme toute relativement restreinte ?

Photo: baleine près d'un bateau
Photo : Pêches et Océans Canada, J. F. Carpentier

 
Sous la direction de Robert Michaud, chercheur au sein du Groupe de recherche sur le milieu marin (GREMM), un programme d’observations visant à évaluer l’incidence des excursions sur les rorquals communs a été mis en marche en 1994 et s’est poursuivi pendant plusieurs saisons estivales. « Nous voulions d’abord vérifier si les animaux réagissaient à la circulation des bateaux à proximité, explique Robert Michaud, et savoir ensuite s’il y avait des coûts que l’on pouvait associer à l’impact de l’écotourisme. Par exemple, est-ce que le bruit et la navigation les amènent à changer leurs comportements, à moins s’alimenter ? »

On a fixé des balises de télémétrie sur le dos d’environ 25 rorquals afin de pouvoir les suivre et enregistrer les rythmes de ventilation, la profondeur et la fréquence des plongées des animaux. Le système d’attachement des balises comprend, entre la ventouse et le dispositif de télémétrie, un joint de magnésium qui est corrodé petit à petit par l’eau salée. Lorsque le joint cède, de l’air est libéré sous la ventouse et la balise se détache alors de l’animal. Il ne reste plus qu’à récupérer la balise qui flotte à la surface de l’eau. En analysant les fluctuations des rythmes de ventilation, on a pu déduire que les rorquals modifient ce rythme lorsqu’il y a plus de cinq bateaux à proximité. Les animaux réagiraient donc d’une certaine façon à l’augmentation de la circulation autour d’eux.

L’écotourisme a-t-il des effets négatifs pour les rorquals ? On a tenté de répondre à cette question en analysant la proportion de temps que les rorquals consacrent à leurs diverses activités selon le nombre de bateaux qui les entourent. En comparant leurs modèles de comportement pendant les périodes où ils sont suivis par un ou deux bateaux avec d’autres périodes où les bateaux sont beaucoup plus nombreux, on espère découvrir si leurs activités sont modifiées par la proximité et le nombre des embarcations. « Nous en sommes encore à analyser les données recueillies pendant des centaines d’heures d’observation au cours des saisons 1994, 1995 et 1996 en fonction de ces interrogations, explique Robert Michaud. Nous comptons avoir les résultats en mars 1998. »

Ces résultats seront discutés en avril 1998 lors d’un atelier qui doit réunir l’industrie écotouristique et les gestionnaires autour des enjeux reliés à une industrie régionale qui donne lieu à des millions de dollars de retombées. Outre le dérangement éventuel des rorquals, d’autres préoccupations commencent à faire surface : la qualité de l’expérience des visiteurs, leur sécurité et celle des rorquals, la façon d’exploiter le rassemblement des baleines dans un parc marin voué à la conservation des ressources marines sont des aspects à examiner sérieusement si l’on veut poursuivre harmonieusement le développement de l’écotourisme dans la région. Nul doute que les résultats obtenus lors des études sur le rorqual commun seront très utiles pour la gestion d’une industrie qui contribue beaucoup à l’éveil écologique des visiteurs envers les beautés de l’écosystème marin de l’estuaire du Saint-Laurent.

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