|
La modélisation de
lécosystème fluvial :
un outil de science et de gestion
par Jean Morin, Marc Mingelbier et Jean-François
Cantin
Déjà
soumis à d'importantes fluctuations de son régime, l'écosystème
fluvial du Saint-Laurent pourrait atteindre des niveaux d'eau
extrêmes au cours des prochaines décennies, principalement en
raison des changements climatiques. Dans le cadre des travaux
du Sous-comité Niveau d'eau du domaine d'intervention Biodiversité
de Saint-Laurent Vision 2000, des chercheurs se penchent sur
la conception et la validation de modèles qui permettent de
décrire la dynamique fluviale du Saint-Laurent et de simuler
une large gamme de débits, de niveaux d'eau et de courants.
Intégrant les connaissances biologiques et physiques sur le
Saint-Laurent, ces travaux permettront d'améliorer les processus
de gestion du fleuve, grâce à une meilleure compréhension des
conséquences des fluctuations du niveau d'eau sur l'écosystème.
Le
milieu physique, un dénominateur commun
Le
milieu physique du fleuve est sans aucun doute le dénominateur
commun à tous les projets menés dans le cadre des travaux du
Sous-comité Niveau d'eau. En effet, il est primordial pour l'équipe
de comprendre en détail la physique du Saint-Laurent afin de
remplir le mandat qui lui a été confié. On sait que les variables
abiotiques telles que le débit, le niveau, le courant, le substrat,
la température et les vagues structurent les communautés végétales
et animales et expliquent une forte proportion de leurs variations
spatiales et temporelles. Ces variables offrent l'avantage majeur
d'être modélisables à une très haute résolution spatiale à laide
de modèles mathématiques à deux dimensions, ce qui est compatible
avec la grande diversité et l'échelle spatiale du Saint-Laurent.
C'est dans le but
de quantifier les conséquences des variations de niveaux d'eau
sur le système fluvial que le Service météorologique du Canada
a entrepris la modélisation des principales variables physiques
telles que la profondeur de leau, les courants et les
vagues. Cette modélisation permet de prédire avec une précision
satisfaisante la valeur des variables physiques pour l'ensemble
du fleuve, dans toutes les conditions possibles, même celles
qui nont jamais été observées. Le principal avantage de
la modélisation, c'est qu'elle permet de réduire au minimum
l'échantillonnage systématique et coûteux, car ces variables
changent dans l'espace en fonction des débits et des saisons.
La modélisation se prête aussi à une multitude d'autres applications,
notamment dans les cas de déversements de pétrole, alors qu'il
est impératif de pouvoir prédire rapidement les zones potentiellement
touchées.
Surfaces
inondées à deux conditions de débits extrême

Vitesse
près du fond générée par les vagues

Vitesse
du courant


Le lien entre les
SIG, les simulations mathématiques et les données de terrain
La modélisation du
fleuve actuellement en cours intègre à la fois les capacités
informatiques actuelles et les systèmes dinformation géographique
(SIG), ainsi que plusieurs modèles mathématiques et de nombreuses
données de terrain.
Les outils numériques
mis au point par lInstitut national de recherche scientifique-Eau,
le Centre hydraulique du Canada et dautres universités
seront utilisés pour simuler diverses conditions de niveaux
deau, de courants, de vagues et de lumière en deux dimensions,
entre Montréal et Trois-Rivières. À partir des résultats obtenus,
la dynamique des sédiments, la répartition des masses deau
et leur temps de résidence, ainsi que d'autres variables telles
que la température de leau pourront être simulés. Le modèle
de terrain comprend la description de la topographie de haute
densité du lit du fleuve, ainsi que la distribution spatiale
du substrat et des plantes aquatiques, qui ont une incidence
importante sur le milieu physique.

La modélisation de
l'écosystème en passant par l'habitat
Les organismes vivants
sont adaptés à leur environnement, et leur présence dans la
plaine inondable ou le lit du fleuve n'est ni aléatoire, ni
fortuite. Les préférences d'habitat, que l'on peut décrire partiellement
par les variables physiques, expliquent une forte proportion
de la présence d'une espèce. Par exemple, on trouve le potamot
pectiné, une plante abondante dans le Saint-Laurent,
uniquement dans les zones où le courant varie entre 0,3 et 0,6
m/s et où l'intensité lumineuse fluctue entre 50 et 80 p. 100
de la lumière incidente. Étant donné que la modélisation donne
la possibilité d'obtenir la valeur de ces deux variables partout
dans le Saint-Laurent, on peut alors prédire la répartition
de cette plante dans le fleuve à l'aide de ses préférences d'habitat.
La notion d'habitat
peut également s'appliquer aux usages, tels que " l'habitat
" d'un voilier dont le tirant d'eau est d'au moins 2 m.
Il devient ainsi possible de connaître les zones navigables
pour ce voilier en fonction des niveaux d'eau prédits.
L'ensemble des travaux
servira donc à mieux comprendre l'interaction entre le vivant
ou les usages et le milieu physique. On pourra par conséquent
produire une représentation à haute résolution spatiale des
habitats du Saint-Laurent fluvial, simuler des situations qui
n'ont pas encore été observées et, ainsi, évaluer les répercussions
des fluctuations du niveau d'eau sur l'écosystème.

Les travaux de modélisation
en cours
La modélisation de
lhabitat des plantes aquatiques submergées, entreprise
par le Service météorologique du Canada, est déjà très avancée.
Actuellement, au lac Saint-François, la biomasse de ces plantes
est prédite avec justesse dans 75 p. 100 des cas, et la détermination
des espèces, dans 85 p. 100 des cas. Le tronçon Montréal-Sorel
et le lac Saint-Pierre sont aussi à l'étude.
La modélisation de
quelques assemblages typiques des plantes émergentes des milieux
humides a également été entreprise par le Centre Saint-Laurent
et le Service météorologique du Canada, et les résultats préliminaires
sont prometteurs.
De plus, la modélisation
des habitats du poisson a été entreprise par la Société de la
faune et des parcs du Québec, le Service météorologique du Canada
et le Centre Saint-Laurent, qui travaillent à décrire l'habitat
de reproduction, dalevinage et dalimentation des
principales espèces de poisson du fleuve. L'information puisée
dans plus de cent vingt documents, les observations effectuées
sur le fleuve depuis plus de trente ans ainsi que les résultats
de pêches expérimentales serviront de guides pour la modélisation.
Dautre projets
de modélisation portant sur lérosion, la sédimentation
ainsi que la productivité primaire sont en cours.

Lintégration
et la diffusion des connaissances
Le travail de modélisation
entrepris représente un exercice de longue haleine qui senrichira
des nouvelles connaissances acquises. La modélisation de lécosystème
est un outil privilégié pour lintégration des connaissances,
puisque les simulations de la physique exigent qu'on mette en
relation diverses composantes du terrain. Elle est également
un outil de diffusion, puisque les résultats sont obtenus sous
forme dimages ou danimations.
À moyen terme, loutil
de modélisation et dintégration permettra dévaluer
l'incidence de la gestion de leau, dans divers scénarios
de débit, sur une série d'usages et de composantes biologiques
du Saint-Laurent. Bien que la modélisation de la physique et
de lécosystème soit un outil très puissant, elle ne permet
pas de tout prédire et les connaissances sur les liens entre
la physique et plusieurs aspects du vivant sont encore incomplètes.
L'étroite collaboration entre les modélisateurs et les chercheurs
sur le terrain est donc essentielle.
Pour information :
Jean-François Cantin
Service météorologique du Canada
Téléphone : (418) 649-6565
Courriel : jean-francois.cantin@ec.gc.ca
Marc Mingelbier
Société de la faune et des parcs du Québec
Téléphone : (418) 521-3955, poste 4486
Courriel : marc.mingelbier@fapaq.gouv.qc.ca
Jean Morin
Service météorologique du Canada
Téléphone : (418) 649-6017
Courriel : jean.morin@ec.gc.ca
Pour en savoir plus :
MORIN, J., et A. BOUCHARD,
2000. Les bases de la modélisation du tronçon Montréal /
Trois-Rivières. Rapport scientifique, SMC-Hydrométrie RS-102.
Environnement Canada, Sainte-Foy, 70 p.
|